Les articles sur le travail de Jean-Paul Thenot

“Par retour de courrier” par François Pluchart - 1970

En France le bavardage a toujours été tenu pour un art et le bavardage épistolaire pour la perfection du genre. Quelque peu délaissée au profit de la conversation téléphonique, la correspondance a retrouvé ces dernières années, une faveur inattendue en même temps qu’elle cessait de n’être qu’un genre littéraire pour devenir aussi un moyen artistique.

Aujourd’hui bon nombre d’artistes tirent du message postal l’essentiel de leur activité créatrice quand ce n’est pas la totalité et il ne se passe pas de jour sans qu’un spécialiste de l’art actuel ne reçoive par la poste ou par porteur, sous forme de lettre, télégramme, pneumatique, imprimé, disque ou bande magnétique un ou plusieurs messages faisant état d’un fait, d’un acte ou d’une prise de position.

 

Le dernier en date de ses messages appartient à Jean-Paul Thenot qui n’a jamais exposé et dont les objets, même s’ils ne constituent pas nécessairement une fin pour lui, témoignent d’une intéressante personnalité. Il porte la liste suivante de destinataires : «  Collectionneurs, galeries et musées internationaux. Trois cents personnes choisies par des tables de nombre au hasard ». En voici le texte, imprimé trois fois sur la même feuille selon un rythme décroissant illustrant le système actuel de Jean-Paul Thenot : « Je certifie : 1.) n’avoir jamais creusé ni trou, ni tranchée, ni excavation dans aucun désert, aucune plaine, aucun espace gazonné ; 2.) n’avoir jamais scellé d’anneau d’écurie simple à un rocher, à 1500 m d’altitude, et envoyé une photo témoin à une galerie d’art ; 3.) n’avoir jamais abandonné une feuille de papier métallique froissée au bord d’un caniveau, en avertissant immédiatement quelques amis par télégramme ; 4.) n’avoir jamais déposé dans une galerie, ni aucun salon, ni aucun lieu considéré comme artistique, des sacs en toile de jute contenant soit du mais, des pierres, de la laine ou du charbon ; 5.) n’avoir jamais organisé de référendum en mon nom ; 6.) n’avoir jamais enduit de saindoux ou de sparadrap des objets ou des fragments d’objets ; 7.) n’avoir jamais affiché de bandes vertes et blanches verticalement alternées dans certaines villes européennes ;8.) n’avoir jamais scié, accumulé ou calciné des objets et n’avoir jamais expansé des tonnes entières de polyuréthane. Mais j’existe et affirme résoudre les problèmes de l’art et de la réalité en termes de progression algébrique et géométrique, tout en modifiant la valeur sémantique du concept d’un objet existant et choisi par mes soins ».

 

Une entrée brillante

Il est rare qu’un jeune artiste fasse une entrée aussi brillante, comprenne d’emblée la globalité du problème artistique qui lui est contemporain et lui apporte une solution aussi expéditive. Cet exercice critique pulvérise les petits jeux des conceptualistes parce qu’il est en même temps un constat et l’amorce d’un système qui définit aussitôt son intrusion sociologique.

 

 

Paru dans Combat n° 8083, Paris, 13 juillet 1970