Les articles sur le travail de Jean-Paul Thenot

“Thenot y voit clair et n'a raté personne” par François Pluchart - 1972

La voie suivie par Jean-Paul Thenot révèle l’une des consciences les plus lucides de l’art actuel. Ne trouvant pas de galerie pour présenter ses progressions d’objets, Thenot eut l’idée d’envoyer par la poste des constats d’existence adressés aux spécialistes de l’art et à trois cent personnes choisies au hasard. Il appliqua ensuite ce processus à des concours de progressions, d’abord dans le cadre de la biennale de Paris, ensuite dans une galerie belge, avant de lancer un sondage-concours sur la création artistique en France de 1960 à 1972 dont les résultats constituent l’actuelle exposition de la galerie Yvon Lambert, parallèlement à une exposition sonore d’Eliane Radigue1.

Parti d’une analyse esthétique de l’objet, Thenot en est rapidement venu à une critique sociologique du système artistique. Chacun de ses constats possède une signification bien précise dont l’efficacité apparaît au premier regard. Dans son premier constat, Thenot montrait la viabilité de son système plastique par rapport aux définitions alors les plus efficaces : Raynaud ou Journiac, par exemple. Dans les quatrième et cinquième, il faisait entrer quiconque le voulait à l’intérieur même du phénomène créateur, et le fait que ce soit un garçon de café qui se soit classé premier au quatrième constat révèle clairement la véracité de l’option prise par son auteur. Le sixième constat de Jean-Paul Thenot est toutefois le plus critique à l’égard du système artistique. Demandant à chacun, c'est-à-dire à tout le monde, d’établir objectivement une liste des artistes les plus représentatifs de la création en France de 1960 à 1972, thème d’une exposition dont les tares commençaient de se faire jour avec force, Thenot engageait un dialogue avec le public. Il condamnait par avance le principe d’une sélection basée sur des critères de marchandise et mettait l’accent sur la non représentativité fondamentale et du comité de sélection et des tendances artistiques mises en lumière, tout ce qui est actuel, marginal, critique étant soit laissé dans l’ombre, soit écarté avec brutalité.

Il n’y a aucun esprit de dictature artistique dans le travail de Thenot, mais au contraire un appel fervent et raisonné à la liberté du créateur et une mise en évidence de la nécessité critique de l’œuvre d’art. Si le sixième constat de Jean-Paul Thenot ne provoque guère de surprises au niveau des noms les plus cités ( Klein : 37%, Arman : 34%, Ben, Tinguely : 31%, Saint Phalle : 25%, Buren, César, Le Gac, Raynaud, Raysse, Stampfli : 22%, etc ), il permet en revanche la divulgation de noms peu connus, voire complètement inconnus.

 

Il ne faudrait pas voir que son aspect apparent dans le sixième constat de Thenot. Au-delà d’une réponse ouverte à une situation close et souvent absurde, Thenot a proposé ici une nouvelle forme d’analyse du système artistique et de révélation de ses étroitesses, limites, déterminismes et contradictions. Il a contraint chacun à s’interroger une nouvelle fois sur la signification de l’œuvre et sa place dans le système économique. Yvon Lambert ne s’y est pas trompé, qui a présenté au cours des dernières années bon nombre des œuvres les plus efficaces par rapport à cette question majeure de l’art actuel.

 

 

Publié dans Combat, n° 8665, Paris, 29 Mai 1972.

 

1 Galerie Yvon Lambert, 15 rue de l’Echaudé, Paris.