Les articles sur le travail de Jean-Paul Thenot

“Les enquêtes de J.-P. Thenot, art ou sociologie” par Jean-Marc Poinsot - 1975

Un artiste peut-il parler de sociologie et en faire son œuvre, ou un sociologue peut-il formuler les questions que pose Jean-Paul Thenot ? La réponse immédiate est doublement négative, car d’un côté les artistes sociologisants incluent leur démarche sociologique dans une problématique ou une action qui remodèle les données initiales et de l’autre côté les sociologues de la perception limitent leurs investigations à l’établissement de données normatives pour l’architecture et l’environnement. En fait et ceci est d’une grande importance, ce sont les artistes qui, les premiers, ont porté leur attention sur des formes de communications non verbales ni imagées, accompagnés dans ce sens par quelques tentatives de sémiologie et par le développement de l’audiovisuel animé. Nous nous trouvons actuellement dans une situation où nous prenons conscience de la codification extrême de tous nos comportements, de l’étendue très large du fait culturel dépassant sans conteste les phénomènes privilégiés qualifiés d’art.

Les artistes contribuant à une extension de cette prise de conscience du fait culturel en sortant des technologies (c'est-à-dire des processus de transformation de la matière) privilégiées et traditionnelles, la spécificité de leur production ne peut plus se définir par ce processus de transformation, mais plutôt par l’inscription de leur activité dans le champ social, à savoir sa position dans le champ culturel, lui-même situé dans l’ensemble du champ social. Aussi est-il très difficile de borner l’analyse et la compréhension de leurs œuvres à une approche formelle, d’autant plus que les attitudes les plus formalistes font apparaître les significations sociales et idéologiques de leurs composants.

Le travail de Thenot se situe donc dans cet espace nouveau de l’activité artistique avec toutes les contradictions et ambiguïtés que cela comporte. Son propre itinéraire insiste sur la valeur de communication, sur l’effet de retour de ses sondages et leurs qualités thérapeutiques et sur la rigueur sociologique. Il entend donner une cohérence à ces différentes fonctions.

De ses travaux je retiendrai l’enquête sur les catégories générales de l’expérience (animal, objet, plante, construction ou réalisation, partie de la nature, partie du corps humain, couleur, partie d’une maison, acte ou geste, vêtement, matière première, forme, œuvre d’art, personnage célèbre, mot) et celle sur la couleur. Pour ces deux enquêtes, Jean-Paul Thenot a utilisé les techniques du sondage d’opinion, ses critères de sélection des individus interrogés et certaines de ses habitudes d’analyse dont la loi du plus grand nombre.

Dans le premier sondage, Thenot demandait aux individus de s’identifier ou de refuser de s’identifier à un élément d’une série en effectuant eux-mêmes le choix de cet élément, ce qui correspondait souvent à qu’aimez-vous ou que refusez-vous.

Prenons l’exemple précis d’une partie du corps humain. La préférence va par ordre décroissant à la main (18 réponses), au cerveau (12), au sexe (12), au cœur (6), aux cheveux (5), aux yeux (4), à la hanche (2), à la tête (2), au visage (2), puis dans les réponses citées une fois seulement les parties suivantes : bite, bouche, cul, épaule, grosse bébête, jambe, main gauche, et coetera… Immédiatement, on remarque que les têtes de série correspondent à des éléments ou organes soit situés dans la tête, soit comme la main visible malgré les vêtements. Avec une analyse plus poussée on remarque que ces indications correspondent à certaines séries précises. En premier lieu la plupart de ces mots clés participent aux rapports humains quotidiens, soit la main comme symbole du lien tactile au monde extérieur, et aux autres individus, soit les yeux, d’ailleurs plus souvent indiqués par le spectacle qu’ils observent (cheveux, hanche, visage), soit enfin le sexe formulé sous le terme de sexe et non sous des qualificatifs plus familiers, grossiers ou péjoratifs.

En second lieu ces indicatifs dénotent la qualité du rapport humain : cordial avec la main, affectif avec le cœur, réfléchi avec le cerveau et la tête, sensible avec les yeux et leurs éléments privilégiés de séjour, sexuel enfin.

En dernier lieu il faut remarquer que la série de tête est cohérente et représente les différentes possibilités très fortement codifiées (main, cerveau, sexe, cœur) alors que les autres réponses plus adéquates à la question correspondent soit à une observation plus attentive et diversifiée du corps soit à des attitudes de défi, souvent révélatrices de censure et conflits.

Les réponses négatives plus diversifiées insistent sur le côté organique, partiel et caché des parties du corps. La grande majorité se situe au-dessous de la ceinture, dans la partie la plus protégée par la société. Quand cette partie n’est pas sexuelle, elle est liée à des problèmes d’hygiène et de lésion.

Il apparaît donc que dans ses relations sociales (véritable critère de sélection), l’individu privilégie des entités globales, peu diversifiées et peu spécifiques à sa conformation physique et physiologique, autant de qualités que l’on retrouve en négatif dénotées par des difficultés à assumer l’ensemble du corps, de ses fonctions et de son hygiène. Le phénomène est d’autant plus caractéristique que l’on retrouve cette coupure dans les séries acte ou geste, vêtement, partie de la maison et constructions, toutes ces catégories correspondant d’ailleurs aux éléments les plus caractéristiques de la vie urbaine.

La dernière donnée réside dans la part très importante faite aux séries associatives d’ordre linguistique ; les connotations non linguistiques n’apparaissant que très rarement dans les réponses citées.

Ayant pris en cause cette donnée, Thenot dissocia dans son travail sur la couleur l’expérience du mot et celle de la perception. Outre le décalage qui existe entre la série linguistique désignant les papiers colorés que Thenot a utilisés et les noms de couleurs actuels, son sondage a montré que l’expérience visuelle de la couleur laissait une plus grande part aux associations directes qu’aux associations linguistiques. Les chiffres indiquent en effet que le pourcentage de réponses est plus large devant la couleur que devant son nom à condition toutefois que celle-ci soit une couleur simple. Les expériences non linguistiques apparaissent donc comme peu conceptualisées, puisque la couleur doit être présente pour provoquer une diversification des vocables utilisés et que le mot est moins évocateur tout en exigeant un plus grand nombre de réponses.

De nombreuses autres conclusions peuvent sans doute être déduites de l’analyse de ces réponses, mais peut-être dépasserais-je ainsi les intentions de Thenot qui ne veut pas interpréter ses résultats. A ce point commence notre désaccord : lui privilégiant l’acte interrogateur, moi de mon côté le dépouillement des données obtenues. Ma résistance est symptomatique du but que semble se fixer Thenot, si toutefois il continue en ce sens. En effet, un intellectuel a tendance à exploiter le plus complètement possible les résultats d’un tel travail en conceptualisant, alors que Thenot vise à mettre à jour ces données tout en laissant ouverte la possibilité de questionnement et de réaction.

Sans que vraiment la société lui reconnaisse cette fonction (à Thenot comme à d’autres), il vise un but didactique par le développement d’une pratique collective. En fait son apparition actuelle dans le champ artistique ne lui donne qu’une satisfaction partielle. Son travail suppose dans nombre de cas l’utilisation du livre et de sa continuité alors que l’exposition exclut un texte trop long, de même que la revue d’art. Aussi privilégie-t-il l’effet de choc, de questionnement plutôt que l’analyse complète des données. Mais son travail vise moins à donner une image artistique qu’un aspect lisible et compréhensible à la recherche concernant la relation à l’expérience sensitive, sociale et imaginaire. Thenot n’est pas un artiste qui va vers le public, c'est-à-dire cherchant à justifier une démarche typiquement artistique par une participation superficielle et momentanée d’individus extérieurs au champ culturel. Son champ d’action est le groupe social (au sens large) auquel il appartient, auprès duquel il effectue un travail d’expérimentation qui ne tend pas à une exploitation des conclusions à des fins directives.

Bien qu’il les fasse apparaître, Thenot ne cherche pas à établir des lois, au contraire, il réintroduit les résultats de son expérience dans le champ même de celle-ci pour qu’ils soient à nouveau l’objet d’un questionnement. En ceci son travail présente des qualités didactiques non directives. C’est pourquoi je critiquerai certaines autres démarches dites d’art sociologique si leur côté démagogique ne suffisait à les rendre insignifiantes. Mais pour autant la marque d’intérêt que je porte au travail de Thenot n’est pas une caution dans la mesure où je pense qu’il n’a pas encore trouvé le moyen le plus efficace de présentation publique de ses enquêtes et que ce que j’ai écrit à son propos tient encore trop aux ambiguïtés de son statut.

 

Publié dans Opus International, « L’art sociologique », n° 55, Paris, 1975.