Les articles sur le travail de Jean-Paul Thenot

Lecture de Jean-Paul Thenot par François Pluchart - 1977

Jean-Paul Thenot est l'un des premiers créateurs de l'art sociologique, un de ceux qui, vers la fin des années soixante, ont repensé l'art hors du concept rétinien, à son niveau fondamental. En cela il était aussi un des premiers à rejoindre l'esprit de Duchamp. Il n'est donc pas étonnant que la présente publication, qui visualise une intervention sociologique de 1974, porte sur Duchamp, non pas en tant qu'analyse parentale ou narcissique mais tout simplement en tant que condensation d'une lecture populaire du plus iconoclaste et, peut-être, du plus subtil penseur plastique du XXè siècle.
Après avoir connu une célébrité relativement précoce, des années d'obscurité et une reconnaissance essentiellement new-yorkaise un peu tardive (John Cage, Warhol, Rauschenberg, etc.), Marcel Duchamp est revenu à la mode: le Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou l'a choisi pour son exposition inaugurale au début de 1977, et il ne se passe guère de semaine sans que paraisse une publication visant à tirer Marcel Duchamp dans une direction ou une autre tout comme l'exposition du Centre Beaubourg l'avait tiré du côté de la peinture et d'une quatrième dimension plutôt hollywoodienne.

C'est au moment même que j'ai eu l'intention de consacrer un numéro polémique d'arTitudes à Marcel Duchamp, numéro qui aurait fait pendant au Cézanne, on s'en fout! de la sixième livraison d'arTitudes (mars 1972) que Jean-Paul Thenot, par un acte d'intuition, a pensé qu'il fallait répondre d'avance aux aboiements des chiens de garde de la culture en faisant relire Duchamp avec cette même distance que Duchamp attendait de lui-même et des autres.
Transformé tour à tour en cubiste mineur, bricoleur de farces et attrapes ou en prêtre-ouvrier mystique quand ce n'est pas en vulgarisateur scientifique, Marcel Duchamp a été l'un des plus cohérents et conséquents parmi les créateurs du XXe siècle en cela qu'il a porté fermement et aventureusement son oeuvre du balbutiement imitatif inhérent aux débuts de tout jeune artiste jusqu'à la provocation et la reformulation du langage. Ainsi Marcel Duchamp n'a-t-il rien fait de moins que d'engager et réussir le plus intéressant et périlleux combat de la pensée, celui de l'énonciation d'une nouvelle charge sémantique accordée à une conception neuve du mental et du biologique. Tout le reste est littérature pisseuse, vineuse, cacateuse et, de surcroît, trissotinesque.

Donc, Jean-Paul Thenot, les oreilles chatouillées comme tout un chacun qui a entrepris, dans les moments mêmes des dernières années ou de la mort de Duchamp, de recharger le discours moribond de l'art, ne pouvait que rencontrer sur sa route l'inventeur du ready-made et s'interroger, non sur la viabilité de son discours, mais sur la réception générale, c'est-à-dire populaire, de son oeuvre. Il a employé à cette fin une méthode qu'il connaissait bien pour l'avoir déjà utilisée plusieurs fois avec profit: celle du sondage psycho-sociologique. Comme d'habitude, il a choisi arbitrairement une centaine de personnes représentatives de la population française (chiffres Insee) et a limité son enquête, d'une part, à quelques travaux majeurs de Duchamp: Nu descendant un escalier, A bruit secret, Porte-bouteilles, Fontaine, LHOOQ, Une partie d'échecs et Etant donnés... d'autre part, aux titres mêmes des oeuvres, enfin à quelques dates majeures: 1915, 1946, 1968.

Les résultats de ce sondage sont éclatants. On peut les classer en trois grandes catégories sans toutefois préjuger des corollats capables de s’y greffer à tout instant et de toutes les virtualités d'analyses plus fines qu'il est possible de faire à partir de ce schéma de base. La première de ces classifications est celle de la non-réponse aux questions de 18 % à 55 % selon le cas. Elle semble relever autant d'une volonté de non-engagement que d'une non-approche culturelle de l'art, et cela d'autant plus que celui-ci n'était pas nommé.

La deuxième classification est celle de la subjectivité pure, du renvoi direct au moi, soit par le biais professionnel, culturel ou fantasmatique, soit au niveau de la préoccupation immédiate (exemple 1968 : éboulement de mon mur ou voitures arrachées et incendiées). Il faut aussi remarquer que l'élément biographique individuel tend à se substituer à l'événement social, politique ou économique à mesure que s'accroît l'épaisseur du temps.
La troisième classification est celle de la perception qu'on peut elle aussi grossièrement classer en identificatoire, imaginaire et symbolique.

La plupart des observateurs d'une reproduction photographique (de mauvaise qualité, ainsi que le fait remarquer Jean-Paul Thenot) cherchent - et cela s'entend aisément - à identifier l'objet dans sa fonction première, avant sa projection par Duchamp dans le domaine de l'art. Mais cette identification est difficilement atteinte (25 % pour A propos de la petite soeur, qui est cependant une peinture d'une lecture relativement aisée aujourd'hui, 21 % pour Porte-bouteilles 17 % pour Fontaine et à peine plus de 13 % pour Une partie d'échecs), ce qui témoigne, non seulement de la pénétration socio-culturelle quasi inexistante des oeuvres majeures du XXe siècle, mais aussi d'une assez forte incapacité au déchiffrement de l'image, elle-même assez surprenante en un siècle où le visuel a supplanté (temporairement?) l'écrit, mais due précisément - par un curieux phénomène de retour à une saturation d'images et notamment celles de la télévision, absorbées sans être mâchées.

En revanche, les systèmes symboliques et imaginaires, déjà perceptibles dans l'autocensure de la non réponse, fonctionnent tout au long de l'enquête de Jean-Paul Thenot, même s'il est évidemment plus aisé de les repérer immédiatement dans les commentaires sur le mot urinoir que sur le mot fontaine ou la reproduction photographique de l'objet investi par Duchamp, puisque le terme renvoie immédiatement à des représentations, refoulements et fantasmes sexuels, en particulier contre l'interdit de ladite perversion homosexuelle.

Distinguer au sens où le fait Lacan, pour les opposer, entre le symbolique et l'imaginaire dans sa fonction de leurre tels que leur action se révèle dans l'enquête de Jean-Paul Thenot ouvrirait sur une analyse particulièrement ténue de son travail. Cette lecture psychanalytique, pour passionnante qu'elle serait, risquerait de conduire à des résultats erronés parce que trop fragmentaires, et, d'autre part, n'apporterait pas grand chose à la méthode mise en place par Thenot, qui consiste en une dialectique à vocation thérapeutique entre la production d'oeuvres dites d'art et leur réception ou lecture et en une réintroduction, en un continuel va et vient entre l'émetteur et le récepteur, des résultats obtenus dans le champ même de l'expérience et, par extension, à l'extérieur de ce champ. Ces Cent lectures de Marcel Duchamp sont donc beaucoup plus qu'un ouvrage supplémentaire sur Marcel Duchamp et beaucoup plus qu'un produit artistique supplémentaire. Elles constituent, au contraire, un important questionnement de notre véritable situation socio-culturelle et idéologique, mais surtout de notre engagement individuel dans le collectif et, au-delà, dans la direction que se donne jour après jour l'espèce humaine à laquelle il est de mode aujourd'hui d'oublier trop souvent qu'on y appartient.

FRANÇOIS PLUCHART

Saint-Jeannet, novembre 1977

Postface à Cent lectures de Marcel Duchamp, édition revue et augmentée, Yellow Now, 2006.