Les articles sur le travail de Jean-Paul Thenot

“Signature, signe à taire” par Jean-Paul Amour

En choisissant comme thème principal de son nouveau travail la signature, Jean-Paul Thenot reste on ne peut plus fidèle au concept fondamental de l'Art Sociologique, aux principes et idées qui l'animaient quand il créa avec d’autres le Collectif d'Art Sociologique1 : provoquer des prises de conscience en prenant comme objet d’intervention la société elle-même et questionner le monde. En d’autres termes montrer ce qui est tu et travailler au dévoilement des structures invisibles de l’appareil idéologique, pour en montrer les systèmes de représentation cachés.

Avec la signature nous sommes bien dans le domaine sociologique puisqu'elle est œuvre personnelle de tout être humain qui partage notre vie sociale. Elle n'est pas un objet anodin, elle ne représente pas seulement un acte tellement usuel et coutumier dans les échanges commerciaux entre individus que l'on n'a pas besoin de parler d'elle. Non, elle est bien autre chose, ainsi que le précise Claude Jeay: « en affirmant l'individu et la personnalité, elle est une véritable mise en scène2 ». Dans le domaine artistique, la signature est proposée en tant qu’œuvre. Les formes sont privilégiées, elles sont montrées et mises en scène dans des lieux culturels. Nous sommes d’emblée questionnés sur « faire œuvre de la signature » et sur le fait qu’un artiste nous présente une sorte d’histoire de l’art en signatures.

 

Aux origines de la signature

Les premières signatures sont apparues dans notre civilisation vers 1270-1280. Les notaires et secrétaires du roi les utilisaient pour authentifier et pérenniser les actes de propriété et les ordres du monarque. Il s'agissait de signer, au sens étymologique de faire une marque afin de légitimer des possessions ou des engagements. En même temps que l'on officialisait des actes, on les entourait de la notion de secret, d'intimité, de silence, et ce n'est sûrement pas un hasard si ces officiers publics qu'étaient, et que ce sont encore de nos jours, les notaires et les secrétaires contiennent le verbe « taire » dans leur dénomination.

Egalement désignées sous le terme de signets, ces premières signatures n'avaient pas alors de valeur aux yeux des personnages puissants et des hommes d'art, d'esprit ou de lettres... Il faut attendre les années 1350 et suivantes, pour voir apparaître en France la première signature royale, à l'initiative du roi Jean II le Bon. En outre, et cela ne relève pas non plus du hasard, le premier portrait connu d'un roi de France est celui de Jean le Bon2 . Portrait et signature qui apparaissent conjointement, voila qui mériterait d’être développé dans un contexte tant sociologique qu’artistique.

Il est à noter que pendant très longtemps la signature ne semble pas avoir fait l'objet de recherches approfondies. Dans sa thèse écrite en 2000, Claude Jeay2 indiquait par exemple: « A partir du XIXe siècle, et sous le Second Empire en particulier, les historiens ont commencé à prêter davantage attention aux sceaux, aux cachets qui validaient les actes et les missives. Ces observations minutieuses et méthodiques ont abouti à la rédaction d'inventaires importants, souvent richement illustrés, et la sigillographie n'a cessé depuis lors de s'affirmer comme une discipline à part entière, abandonnant peu à peu son statut de « science annexe » de l'histoire. Parmi les signes de validation ou, à tout le moins d'authentification, la signature n'a pas suscité autant de recherches, hormis quelques ouvrages peu documentés et désespérément généraux. Il a fallu attendre en fait ces dernières décennies pour que des travaux précis et argumentés abordent le sujet ».

Ainsi, la signature s'est tue pendant de longs siècles, à moins qu'on ne l'ait fait taire pour des raisons qui relèveraient de l’ordre social, de la géopolitique, ou de l'inconscient collectif. Toutefois en 2005 un colloque lui a été réservé à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne dont... « le thème de la journée s’inscrit dans une approche pluridisciplinaire et réunira historiens, juristes, sociologues autour de la signature, envisagée comme « objet total », engageant à la fois des pratiques normatives (juridiques, administratives), des usages sociaux, des moyens et des compétences techniques, des représentations symboliques… Autour de la matérialité et de la symbolique de la signature, il s’agira d’interroger les dynamiques qui travaillent les sociétés, les décalages et les discontinuités dans les usages, la diversité et la réalité des pratiques et leur portée réelle. »

Le fait qu'ils soient historiens, juristes et sociologues nous fait plutôt penser à la fonction sociale de la signature avec ses aspects juridiques et commerciaux, ses authentifications d'actes de propriété ou de créativité, ses forces d'arbitrage dans les échanges entre les hommes au sein de leur civilisation. Mais pour que la signature soit vraiment envisagée comme « objet total » il faudrait qu'elle soit appréhendée aussi sous un angle ontologique, et l'on verrait s'ajouter des philosophes, artistes, psychanalystes... afin non seulement de mieux cerner sa valeur fonctionnelle dans le champ social mais en plus de donner corps et consistance à « l'objet signature » tel qu'il se présente au bas des parchemins, des documents, des actes officiels, des lettres, des tableaux et autres œuvres ou enfin dans tout endroit où il a l'habitude de se fixer, le plus souvent pour l'éternité.

 

Les sens de la signature

En allant regarder la définition du mot signature dans le Littré nous avons été quelque peu surpris de découvrir que ce mot ne comporte pas moins de six sens. Outre le seing d'une personne écrit de sa main au bas d'un acte, d'un titre (sens 1), le terme de banque et de commerce (sens 2), l'action de signer (sens 3) nous apprenons qu'il existe la signature en cour de Rome (sens 4),permettant la concession d'une grâce ou d'une sanction papale, par le biais de deux tribunaux établis au Vatican, la signature de justice et la signature de grâce. Voici qui donne à la signature sa dimension mystique, religieuse, pour ne pas dire sacrée. D'ailleurs, au sein de la religion catholique le fait de « se signer » veut dire faire le signe de la croix. Cet aspect mériterait un long développement mais qui sortirait du cadre de notre propos actuel.

Les sens 5 et 6 furent pour ce qui nous concerne de véritables découvertes. La signature en tant que terme d'imprimerie servant à guider les relieurs pour fixer l'ordre des feuilles par des lettres alphabétiques inscrites en bas de chacune d'elles, et enfin la signature des plantes qui en fonction de leur aspect, coloration, figure... leur donnait des vertus thérapeutiques ciblées sur des maladies précises. Ce dernier sens dans lequel le mot signature rime avec nature n'induit-il pas à penser poésie et force de vie ?

Alors on ne peut que regretter que le sens commun n'ait gardé que l'acte de signer dans le cadre d'échanges commerciaux, dans le seul registre de la marchandisation et de l’authentification, tout le mérite de Jean-Paul Thenot est bien de restituer à la signature sa valeur proprement imaginative, créative et artistique, sa beauté dirions nous et son côté miroir de l’individu. Il en fait un agrandissement en relief, et posée sur un mur, l’on se demande quand et à quelle échelle cette signature devient un « objet signature ». Et surtout de faire la démonstration que l'auteur et le regardeur sont par rapport à elle sur un même pied d'égalité : la signature est une création stable et propre à chaque individu, elle a même valeur pour tous.

On ne parle jamais de la signature en tant que telle, on ne critique jamais sa conformation, sa texture, sa sculpture, sa couleur... Dans notre société mercantilisée à outrance on ne la considère que par ce qu'elle permet de gagner... ou de perdre. C'est pour cette raison que nous en avons fait dans notre titre un « signe à taire ». Applaudissons donc Jean-Paul Thenot qui lui donne la parole et en fait un « signe à extraire ».

 

Le discours de l’objet-signature 

Loin d'être un élément désuet, voire obsolète, qui serait la marque des temps anciens, la signature recouvre encore de nos jours une foultitude de symboles dont la plupart échappe à notre conscience. Si l'on excepte certains collectionneurs d'autographes qui réussissent à la longue à jouir de leurs objets signatures sans avoir forcément besoin de les relier aux identifiants, elle n'est cependant que très rarement investie pour elle-même dans le champ social, c'est-à-dire sous sa forme anatomique, objectivée, concrétisée. On ne la collectionne pas pour ce qu'elle est, contrairement à d'autres créations humaines comme par exemple les armes, trophées, timbres, pièces de monnaie, étiquettes, objets divers ou même les œuvres d’art, mais on la conserve pour ce qu’elle représente, ou plus exactement pour ceux qu'elle représente en les identifiant et les authentifiant. C'est le verbe signer qui a écrasé symboliquement et réduit au silence le nom signature. Et comme notre objectif est de revaloriser le nom, donc l'objet, nousne reviendrons pas sur les signifiants de l'acte-pouvoir (terme du sociologue Gérard Mendel) lié en l'occurrence à l'acte de signer. Nous n'ajouterons pas notre voix à celles qui ont déjà abondamment développé les rôles et fonctions de la signature dans la validation des échanges commerciaux, dans la reconnaissance identitaire et de citoyenneté, dans l'authentification d'actes de la vie sociale...

Néanmoins nous nous laisserons guider par des associations d'idées qui pourront être enrichies, critiquées, reconsidérées, par le lecteur. En tout premier lieu vient évidemment le nom du père. Au moment où l'on regrette la disparition du pouvoir paternel au sein de la famille, où certains attribuent tous les maux de notre société à la fin du patriarcat, la signature continue tranquillement à inscrire le nom des pères partout dans l'espace sociologique. Si la signature est de manière générale l'écriture par le sujet de son patronyme, et même très souvent prénom et nom ensemble, il est toutefois possible de calligraphier le nom du père de manière illisible, voire de n'écrire que le prénom. Ainsi chacun pourra dès la vision d'une signature imaginer le type de relation symbolique que le signataire entretient avec son patronyme d'une part et avec celui qui le lui a transmis d'autre part. En toute fertilité imaginaire, en toute subjectivité et partialité. Mais avec le développement des moyens d'échanges par informatique, avec la légalisation de la signature électronique où il n'est plus nécessaire d'inscrire son nom pour être identifié, allons-nous vers la disparition de la signature sur papier et des symboles qui l'accompagnent ? Si cela devait arriver, ce serait une raison de plus pour lui rendre un dernier hommage.

En second lieu notre esprit se laissera porter vers une symbolique de l'espace. En effet le lieu où se loge la signature n'est pas anodin, surtout si l'on se réfère aux récents travaux de psychologues qui, pour mieux interpréter les dessins humains, ont quadrillé l'espace graphique d'une feuille de papier en neuf secteurs ayant chacun des valeurs symboliques spécifiques, selon un tableau3 que nous présentons schématiquement ci-dessous:

 

Haut Gauche

 

crainte, repli sur soi

rêverie, régression

 

Haut Milieu

 

pensée imaginaire

idéalisme

Haut Droite

 

insouciance

irréalisme, impulsivité

Milieu Gauche

 

passé, regrets

passivité, mère

 

Milieu Milieu

 

présent, réalisme

action, Moi

Milieu Droite

 

futur, désirs

énergie, père

Bas Gauche

 

angoisse, rétractation

fuite

 

Bas Milieu

 

Réalité

Matérialisme

Bas Droite

 

Avidité

 

 

L'on n'est qu'à moitié surpris de constater, au vu de ce tableau, que notre système social ait réservé de manière quasi systématique la place en bas à droite à la signature, place qui correspond au secteur symbolique de... l'avidité. Si l'on peut voir également des signatures en bas au milieu (réalité, matérialisme) et plus rarement en bas à gauche (angoisse, rétractation, fuite), on comprend aisément pourquoi il n'y a jamais de signatures dans le haut des pages et des documents, domaine de rêverie, idéalisme, insouciance, impulsivité... c'est une évidence que l'acte de signer est un acte résolument sérieux qui n'a rien à voir avec le rêve et l'imaginaire... quoi que... Quant à la matérialisation de l'objet signature, présenté dans une valise de plexiglas transparente, pendu au plafond comme un mobile ou disposé en relief sur un mur, Jean-Paul Thenot nous démontre qu'on peut le mettre sur le support que l'on veut et à l'endroit où l'on veut, il suffit pour cela de le libérer de son aliénation sociale.

La symbolique del'espace temps mérite aussi qu'on lui accorde quelque réflexion. En effet la signature n'arrive pas comme ça, au gré des fantaisies ou des impulsions humaines, bien au contraire. Seuls les naïfs apposent leur signature à la hâte sur des documents qu'ils n'ont pas lus ou pas compris, les autres se donnent justement le temps de la réflexion mais dans tous les cas, lorsque la signature advient, elle est associée généralement à une date qui marque la fin d'un processus et le début d'un nouvel état, d'une nouvelle situation. Et si, à une date ultérieure les accords changent c'est encore elle qui officialisera les nouveaux contrats.

Elle est donc solidement fixée à son support auquel elle donne socialement toute sa valeur. Elle survit bien au-delà de l'existence de son auteur et la signature testamentaire est un belle illustration de sa vitalité. Il faut la perdre ou lui retirer sa raison d’être pour qu'elle ne soit plus agissante. Plus elle est ancienne et plus elle vaut cher et plus elle atteste d'une vérité, d'une authenticité, non seulement au niveau de la civilité mais aussi de l'Histoire et de l'Art. Le temps n'a aucune prise sur elle, c'est son support qui s'use, se déchire, brûle, s’abîme et disparaît avec le temps, pas elle. Elle reste culturellement indéfectible.

 

L'homme avec le trait se confond

La signature est en quelque sorte ce qui va figurer la figure, esquisser le visage de l'homme ou de la femme. Ce n'est donc pas un hasard que le portrait soit apparu au même moment que la signature car le pinceau et la plume sont les outils les mieux appropriés pour restituer à la personne, au sujet, au citoyen, sa sensibilité et sa parfaite identité. L'un et l'autre de ces deux objets sont un lieu d'entrée du regard et c'est bien à celui qui les voit, les observe, d'imaginer les traits de personnalité qui y sont montrés ou suggérés. Toutefois, des différences sont à noter; généralement le portrait n'est pas dessiné ou peint par le sujet lui--même, sauf dans les cas d'auto portraits, tandis que la signature est toujours la création propre et indissociable de son auteur, lui seul peut la reproduire aussi souvent qu'il le souhaite et autant que de besoin, avec à chaque fois quelques menues variantes car sa main ne saurait retracer les mêmes traits parfaitement à l'identique, lui seul peut la transformer au risque de la discréditer s'il le fait trop souvent. En réalité elle lui colle à la peau et personne d'autre que lui ne peut la refaire sans commettre un acte frauduleux. Elle est lui, la manière dont il se met en scène, elle est son propre miroir.

De plus, le portrait et la photo d'identité, montrent plus qu'ils ne suggèrent, la signature suggère plus qu'elle ne montre. Ce petit graphisme, parfois ridiculement difforme et inesthétique aux allures de gribouillage, est pourtant riche d'évocation à partir de la reconnaissance du nom qu'il traduit, en nous offrant la reconstitution imaginaire du sujet concerné, aussi bien de son corps que de sa personnalité, en rappelant à notre mémoire des échanges en commun, des tractations, des émotions, des séquences de notre vie propre partagées ou non avec lui, en nous confrontant directement à des éléments de notre histoire et de notre culture personnelles.

Ainsi que nous l'avons signalé dès notre introduction en citant Claude Jeay2, nous voyons maintenant en quoi la signature est à elle seule « une véritable mise en scène ».

Enfin, cette assimilation de la personnalité à la signature nous la retrouvons jusque dans notre parler quotidien, notre langage populaire riche lui aussi de tant de symboles, quand l'on a coutume de dire, après avoir facilement reconnu telle personne à ses actes ou a ses propos: « pas besoin de demander d'où ça vient, c'est signé Untel ! ».

 

Anatomie de la signature

En nous faisant découvrir tout un panel de signatures d'hommes et de femmes célèbres, d’artistes plus ou moins connus, Jean-Paul Thenot laisse vagabonder notre pensée sur la forme, la constitution, en un mot sur l'anatomie de cet objet qui semble exprimer mieux que tout ce qui reste des corps glorieux lorsque les corps mortels ont déjà disparu4. En les regardant exposées ainsi on peut les comparer, trouver certaines plus belles ou plus parlantes que d'autres, se demander pourquoi dans la réalité on ne tolère guère de fantaisies quant à leur constitution, pourquoi on les prend autant au sérieux, à tel point que leur couleur est toujours unique et tristement foncée, leur taille mince et fluette, parfois en contrastant avec la personnalité exubérante de leur auteur, pourquoi elles sont si sobres et nues alors qu'on pourrait les enjoliver de frises ou de décorations, les mettre dans des cadres aux moulures dorées et les collectionner comme des œuvres picturales.

La signature, créée par le sujet à son image, anatomiquement accolée au nom qu’il porte, y compris quand celui-ci change au cours de son existence, notamment pour les épousées qui signent du nom de leur mari, n'est pas comme l'écrit Jean-Paul Thenot... l'enfance retrouvée, pourtant elle est aussi un retour au corps mortel et aux signes qu'il nous adresse... La personnalisation assurée par cette trace va de petits tracés d'encre calmes et posés, parfois timides, à d'arrogants graphismes aux formes distinguées ou rapides. D'autres semblent sur des rails ou embrochés, soulignés, cercles flottants, lassos ou formes anguleuses, simplifiées ou avec d'extrêmes fioritures... Chaque signature est unique, reconnaissable entre toutes avec son jeu de pleins et de déliés, ses rythmes et ses scansions, sa rhétorique des vides.4

Que dire de plus sinon qu'elle peut se charpenter en un seul bloc ou au contraire en plusieurs morceaux, ce qui ne nous autorisera pas à faire le parallèle abusif entre cette forme anatomique et la personnalité de son auteur, autrement dit à voir dans le bloc la transposition d'une structure psychique solide et dans les morceaux celle d'un esprit tourmenté voire morcelé. En matière d'interprétation psychologique il convient de faire preuve de beaucoup de réserve et de prudence sous peine de s'engager dans l'erreur et le ridicule. Inévitablement on interprète avec une subjectivité chargée d'imaginaire de rêve, de poésie... et le résultat est un mélange plus ou moins harmonieux entre Art et Science.

 

Une histoire de l'art en signes

Comme ce projet de Jean-Paul Thenot est tout entier inscrit dans le domaine de l'art contemporain, avec le désir de sortir des deux domaines, celui de l’art et celui de la sociologie, et contribuer, selon les mots de Nathalie Heinich5 sur son travail, « à faire de l’art une sorte d’objet critique de la sociologie, révélant en quoi celle-ci n’est encore, le plus souvent, qu’une idéologie du social, une socio-idéologie », nous avons choisi de consacrer ce dernier paragraphe à une réflexion sur les signatures des artistes.

Dans un article fort documenté et enrichissant, daté de 1990 et intitulé La signature contre l’art, Jean-Marc Poinsot6 nous apprend que ce n'est qu'à partir du XIX e siècle que les artistes commencent à signer leurs œuvres. Le développement du commerce des œuvres d'art à grande échelle y est sûrement pour quelque chose, il faut désormais « authentifier la marchandise ». De plus, quand les commandes se font un peu trop attendre ou quand l'artiste ne se résout pas à achever sa création, la retouchant inlassablement comme s'il ne parvenait pas à s'en séparer, l'acquéreur en insistant pour que la production soit enfin signée sait très bien « que l'artiste appose sa signature sur l'œuvre lorsque celle-ci est achevée et qu'elle doit être livrée au commerce...6 »

Reconnaissons que pour les experts et les marchands d'art il est nettement plus facile et plus fiable d'authentifier un tableau par sa signature qui présente une surface et des substrats moindres à expertiser que le tableau dans son entier. Là encore la signature symbolise bien autre chose qu'un simple contrat commercial. Et vu du côté de l'artiste la chose se complique infiniment. Contrairement à l'écrivain qui ne signe de sa main qu'au sein de la relation avec son éditeur, laissant ses lecteurs à l'écart du processus d'authentification, le peintre doit impudiquement montrer sur son œuvre sa signature au public, aux « regardeurs ». Il est parfois mal à l'aise et avouera à ses proches son sentiment de honte, d'impudeur, pour n'avoir pas su préserver l'indépendance et la pureté de ses productions en apposant cette indigne signature, telle une tache, sur ses toiles. C'est la raison pour laquelle Van Gogh choisit de signer ses tableaux de son seul prénom Vincent.

Heureusement pour notre richesse culturelle, des mouvements de contestation contre la marchandisation de l'art se sont développés, ils ont fleuri abondamment en mai 68 et ont donné naissance à de nombreuses productions et manifestations dites d'art contemporain. L'art sociologique fait partie de ces mouvements. Jean-Marc Poinsot nous précise dans son article cité plus haut que déjà des peintres tels que Braque ou Picasso préféraient signer leurs œuvres au dos des toiles, que Seurat « peint des bordures à même ses toiles, signe sur ces bordures et même sur le revers d'un de ses cadres peints... essentiellement dans le but d'affirmer leur indépendance par rapport aux contraintes du marché ».6

La célébrité et la richesse, quand elles adviennent, ne doivent pas nous faire oublier les cas où l'artiste est devenu un fétiche et sa signature un logo, à l'égal de n'importe quelle marque de soda, de dentifrice, de montres, d'automobile ou de vêtement de luxe4, les cas où le mercantilisme moderne fait en sorte que la valeur marchande de la signature compte plus que la valeur artistique de l'œuvre. Aucun artiste n’a jusque là proposé de manière frontale la signature comme œuvre critique et Jean-Paul Thenot esquissait déjà ce thème en 1979, sous le titre d’Art-étalons et Conserves culturelles7. Signer des signatures est une mise en abyme à la fois critique et dérisoire… Et c'est peut-être bien folie de notre part que de vouloir rendre grâce à la valeur artistique de la signature.

Mais il semble bien que si Jean-Paul Thenot s'intéresse à la signature en tant qu'objet, c'est moins par ce qu'elle doit représenter dans le champ du commerce, dans le rapport entre l'auteur et sa création, que par ce qu'elle est un instrument de communication sociologique utilisé par tous les sujets humains. Dans sa forme même, une signature d'artiste célèbre ne se distingue pas de celle d'un artiste inconnu, et une signature d'artiste ne se distingue pas de celle de n'importe quel citoyen lambda. Tout le monde ne peint pas, tout le monde ne fabrique pas des ready made, cela est certes l'apanage de l'artiste, mais tous les regardeurs signent des papiers, des courriers ou des documents et toute signature, d'où qu'elle provienne, conserve la même fonction contractuelle et sociologique mais également esthétique.

Grâce à cette mise en scène, chaque observateur pourra jeter un regard neuf sur l'objet signature, il sera peut-être même invité à y joindre sa propre signature devenue objet d'attention particulière, d’une certaine manière sacralisé sous la houlette d'un artiste demeuré fidèle à sa pratique d’intervention sociale, en sachant animer divers modes d'interaction et de rêverie entre le créateur et les regardeurs.

 

Jean-Paul Amour - septembre 2009

 

1)- Fondation du Collectif d’Art Sociologique, Jean-Paul Thenot, Hervé Fischer et Fred Forest, et publication du premier manifeste dans « Le Monde » du 14 octobre 1989.

2)- Claude JEAY, Du sceau à la signature, histoire des signes de validation en France, XIIIe_XVIe siècle, résumé de thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe, 2000 – Ecole Nationale des chartes, position des thèses, p. 163-171.

3)- Jacqueline ROYER, Que nous disent les dessins d'enfants ? Editions Journal des psychologues, 2e édition, 2005.

4)- Jean-Paul THENOT, Le point de disparition de l'art, in Flux News, n° 49, avril-juin, Liège, 2009.

5)- Nathalie HEINICH, Le triple jeu de l’art contemporain, Minuit, Paris, 1989.

6)- Jean-Marc POINSOT, La signature de l’art, revue LIGEIA, dossiers sur l'art No 7-8, octobre/décembre 1990, Paris.

7)- Jaqueline FRY, « Jean-Paul Thenot », in « Le Musée dans quelques œuvres récentes », Parachute n° 24, Montréal, Canada, 1981, p 33-45.