Les articles sur le travail de Jean-Paul Thenot

“Jean-Paul Thenot - L'Artiste et la signature : les effets d'un court-circuit” par Viana Conti - 2010

La signature, indéniable figure de l’auteur, revêt-elle encore une fonction d’autorité, d’autorialité, d’authenticité par rapport à l’œuvre d’art et attribue-t-elle encore à celle-ci une valeur de marché, une légitimité ? C’est le défi lancé par le sujet, à l'identité composite, qui porte le nom et la signature de Jean-Paul Thenot. 

Pourquoi, à un moment donné de son parcours de connaissance, de science cognitive, d’intelligence émotionnelle, sur le plan de sa vie publique et privée, Jean-Paul Thenot a-t-il décidé de se présenter à nouveau sur la scène artistique avec une œuvre qui coïncide avec la signature, objet en bois à trois dimensions, et avec la reproduction de la signature d’autres protagonistes de l’histoire de l’art? Ce signe en italique, personnel, que l'on trouve généralement en bas à droite d'une œuvre et qui la légitime du point de vue artistique, se libère de la toile, du support, quel qu’il soit, et devient tridimensionnel, et grâce à cette physicité ainsi acquise, projette son ombre sur la paroi. A travers ce geste, Thenot semble s’être mis en contact avec une procession de fantômes qui attendaient avec impatience à la porte: fantômes du pouvoir, doubles de sujets en voie de disparition, qu’il a choisi d’emprisonner, une fois de plus, dans les circonvolutions labyrinthiques de l’écriture manuscrite.

La lecture de gauche à droite et de droite à gauche, dans certaines cultures, autoriserait, dans la signature d’auteur, une familiarité avec le développement linéaire de l'anagramme, où le signifiant n'est pas nécessairement lié au signifié.

En courant le risque de déplacer l’attention du sujet vers l'objet, à l'intérieur duquel s'incarne le nom de l'auteur, Thenot fait le contraire de Duchamp, qui avait nié toute valeur au ready made en soi pour l'investir dans le sujet, dans son intention, dans l'interprétation de l'observateur. Lorsque Duchamp défie les conventions, il va jusqu'à adopter les pseudonymes de  Rrose Sélavy et de R. Mutt, tandis que le défi de Thenot est de se servir de la signature de l'auteur pour produire un court-circuit interne entre le signe et le corps. N'oublions pas que, grâce à son orientation transdisciplinaire, comme artiste, performer et écrivain, il n'a jamais cessé de faire interagir le virtuel avec l'actuel, le matériel avec l'immatériel, en provoquant même les passants, on the road, en les confrontant à des objets hyperdimensionnés et en enregistrant leurs réactions. Le choix de Thenot de produire la signature contre toutes les autres signatures d'auteur, y compris la sienne, pour en faire tautologiquement une œuvre, ne peut être compris, pour éviter tout malentendu, que si l’on tient compte des décisions qu'il a prises tout au long de son parcours linguistique, esthétique, politique, ontologique et à la lumière de ses expériences. En effet, en regardant les Signatures de Jean-Paul Thenot, on peut y lire la provocation, qu'en tant qu'artiste et homme de pensée, il n’a jamais cessé d’opposer à lui-même et aux autres: à partir de 1969, avec ses Constats d’existence, des enquêtes statistiques, menées par voie postale, basées sur des tables de nombre au hasard, où il recourt au paradoxe selon lequel, pour certifier qu’il existe, il déclare les gestes «artistiques» qu’il ne fait pas; lors de son intervention en 1978, en collaboration avec l’artiste Jean-Pierre Giovanelli, dans le cadre du Festival International du Livre de Nice, Nous sommes tous des écrivains; en parodiant la culture et le marché, en 1980, avec Art étalon et conserves culturelles; avec la mise en œuvre d’un monument commémoratif et symbolique dans Hommage aux artistes inconnus, en 1981.

Sur le fond d’une archéologie du savoir, où résonnent les noms de Foucault et de Deleuze, les signatures de Thenot, en tant que documents, se monumentalisent, se découvrent, en ne craignant pas de perdre en lisibilité pour gagner en visibilité. Mais à quel prix? En perdant de sa valeur en tant que témoignage et preuve documentaire du signe manuscrit, ou en gagnant de l'importance parce qu'elle devient un rappel à la mémoire, comme le veut l’étymologie latine? Cependant, le monument ne porte-t-il pas en soi une connotation funéraire? Peut-être que cet aspect «cimetière» est uniquement visuel, face à tous ces monuments équestres, ces statues, ces obélisques, ces pierres tombales, ces bas-reliefs, ces plaques commémoratives, ces sculptures, présents dans les places et les rues de nos grandes villes et qui font désormais partie de notre imaginaire.

Évidemment cet auteur d'œuvres, de manifestes, de performances, de livres, d’interprétations dans le domaine de la critique, de l’esthétique, de la psychologie, de la philosophie, de la psychanalyse lacanienne et de l’art-thérapie, a voulu mettre en jeu, en le réifiant, l’un des signes, les plus immatériels, discutés, controversés et emblématiques qui ont, dans l’histoire de la culture, connoté le sujet et la fonction de l’auteur, en en faisant un objet  à exposer et à restituer au système de l’art, de la critique et du marché contemporains.

Foucault n’affirmait-il pas, en se référant à Beckett, Qu'importe qui parle, quelqu'un a dit. Qu'importe la notion d'auteur…car la trace de l'auteur se trouve seulement dans la singularité de son absence?  Le philosophe Giorgio Agamben nous le rappelle dans son livre Profanations,  où  il remarque que le geste du refus de la fonction d’identité en confirme la force irréductible.

Le fait de poursuivre la mort de l’auteur, tout comme Hegel poursuivait la mort présumée de l’art, de considérer la névrose obsédante de l’auteur comme une sorte de maladie chronique d’auto-référentialité, a connu, à la fin des années soixante avec Barthes, Derrida, Lacan, Sollers et Kristeva, son moment historique, mais son ombre longue s’est ponctuellement présentée par la suite  pour orienter les processus de lecture et d’attribution de valeur.

Comme ancien élève de Jean-François Lyotard, en tant que représentant de la post-modernité,  Thenot recourt à la subversion du geste, à la remise en question des conventions, du stéréotype, de la logique partagée, en ouvrant aux énergies pulsionnelles, des espaces de connaissance dans l'œuvre et en enregistrant, au niveau individuel et collectif, dans le système de consommation d’une société globalisée, la présence de machines désirantes, l’urgence d’économies libidinales. Dans son ouvrage No logo, la journaliste canadienne Naomi Klein nous apprend que l’une des stratégies du capitalisme multinational consiste à investir paroxistiquement dans la signature, sous forme de marque et d’image publicitaire, l’argent économisé, ces vingt dernières années, en faisant produire les marchandises par la main d'œuvre sous-payées du Tiers monde. En revanche, pour ce qui est de l’aspect romantique du thème de la signature, comment oublier l‘eau de toilette mythique lancée par la styliste Carven en 1946, Ma Griffe, c’est-à-dire, mon empreinte, ma trace. Chez Thenot, toutes les argumentations et citations de son dernier texte Le Point de Disparition de l’art, en particulier les chapitres intitulés La signature comme trace du corps glorieux de l’artiste, Entre représentation et sens, De la signature à la marque, Mettre le feu à l’art, ne manquent pas d’être lucides, radicaux et résolutoires, mais paradoxalement créent également un court circuit qui, d’un côté innocente la signature d’auteur et reconfirme la légitimité de sa valeur dans tous les domaines, et de l’autre la garde sur le banc des accusés, pour la juger et la liquider, comme déjà l’époque de la reproductibilité technique, chère à Walter Benjamin, avait prévu la liquidation de l’aura cultuelle et sacrée de l’œuvre d’art. Cet écart d'ambiguïté où l’artiste lui-même place son travail actuel sur la Signature, semble entrer dans la logique de son opération méta-artistique et méta-critique, selon la thèse exposée par Jean Baudrillard dans Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu?,  et selon laquelle une œuvre survivrait uniquement quand elle disparait, ou comme l’avait annoncé Blanchot, lorsque sa vie est temporairement suspendue, au moment d’un indécidible, Arrêt de mort, pour disparaître finalement dans l’Entretien Infini de l’écriture. Voilà que la question de la mort de l’art se présente à nouveau en vue de sa survie.

Comme artiste de la communication, comme théoricien d’une Esthétique du Tao, comme élaborateur d’une poétique de l’être, avec ses Signatures, Jean-Paul Thenot  entend peut-être témoigner que toute signature est en même temps unique et ne peut être reproduite mais est pourtant indéfiniment répétée. Elle est subjective et subjectuelle, dans le sens qu’elle n’est pas le double d’elle-même ni son propre perturbant, mais une répétition différée dans le temps et dans l’espace, jusqu’à ce qu’elle entre dans la dimension de l’imaginaire, dans une sorte de quatrième dimension du sujet.



Traduit de l’italien par  Paola Pioli

Viana Conti est critique d’art italienne et commissaire d’expositions