Les articles de Jean-Paul Thenot

Pratiques artistiques et interventions sociologiques

Il est banal de dire que si l’on prétend avoir une action sociale et critique, tant dans le champ culturel global que dans le champ artistique spécifique, il est nécessaire de s’appuyer sur un corpus méthodologique qui permette d’élaborer une démarche cohérente.

La mise en place et le fonctionnement de circuits de diffusion de masse (télévision, radio, presse…), en accélérant la circulation de l’information, n’ont pas toujours favorisé la communication et ont même fabriqué une non communication, information unilatérale et sans possibilité d’échange véritable. Des démarches centrées sur la communication sont alors apparues, qui ont considérablement modifié les problématiques et les pratiques artistiques.

 En quittant les lieux culturels traditionnels, notre pratique, à la fois interrogative et critique, a développé son action auprès de publics variés et non spécialisés, soit par l’intermédiaire des moyens de diffusion habituels, soit par des modes d’intervention plus marginaux.

Le matériau essentiel de cette pratique, qui vise par sa mise en question une participation et une prise de conscience, est le champ social. Les problèmes techniques ne sont plus focalisés sur des moyens de transformation de la matière physique, mais sur la transformation de l’espace social et mental. Ils deviennent des problèmes de méthode. L’utilisation de techniques des sciences sociales indique la relation épistémologique qui existe entre cette pratique artistique et ces interventions sociologiques.

 

Questionnement et participation à l’intérieur du champ social

Notre pratique requiert toujours la participation d’un groupe, d’un échantillon de personnes ou d’une collectivité, qu’elle s’adresse à un public de spécialistes privilégiés ou à un public plus vaste, de divers milieux socioculturels.

Il ne s’agit pas de justifier une pratique strictement artistique en requérant des adhésions superficielles et provisoires d’un public non artistique, pas plus que de refouler ou de déplacer sans solution les vrais problèmes de la création, en proposant à un certain nombre de personnes d’agir par procuration, ou sous label déposé. Il s’agit de provoquer la prise de conscience et l’activation du groupe social au sens large, par l’intermédiaire de questionnements.

 Le but poursuivi n’est pas l’expression de soi, lyrique ou individuelle, égocentrique ou idéaliste, comme certaines démarches dont les aspects ludiques débouchent sur une expression subjective de la personnalité.

Notre propos vise à une remise en question de situations, qui obligent l’individu et le groupe à modifier sa réflexion et son comportement. Nos objectifs principaux sont de franchir le vide social qui sépare certains individus, de démystifier des valeurs considérées comme stables et traditionnelles, de mettre en question les attitudes portant sur l’imaginaire et la réalité mentale et de permettre à chacun une possibilité de prise de conscience modificatrice, pour dépasser un simple constat formel.

 

L’échange et la communication sont privilégiés parmi nos modes d’action, qu’ils soient matérialisés par une trace physique qui subsiste, objet ou lettre ou pur dialogue. Ils peuvent être directs si l’interlocuteur est présent, ou médiatisés par des moyens postaux, le téléphone ou autres, pour éviter les limitations spatiales et temporelles. Les personnes ou groupes de personnes appartenant à des milieux socioculturels ou non qu’à leur domicile.

Notre mode d’intervention est actuel, il se situe ici et maintenant, dans le présent et la quotidienneté, sans valeur de refuge ou de sécurisation dans un passé lointain.

 

 Relation épistémologique avec la science sociologique

Ces questionnements et ces expérimentations sont effectués auprès d’un public systématiquement non artistique, représentatif d’une population donnée. Ils se distinguent de l’enquête au sens large, qui utilise des moyens variés, par leur recours au principe de l’échantillonnage et au calcul des probabilités.

En effet, pour éviter des erreurs ou des approximations abusives obtenues par des méthodes sauvages, il est nécessaire de recourir à des techniques permettant un choix représentatif de la population que l’on veut rencontrer. En général, l’utilisation de l’échantillonnage proportionnel est retenue. Il consiste à tirer au sort les individus, en tenant compte des grandes catégories qui divisent la population (âge, sexe, profession, répartition géographique) et en respectant dans l’échantillon les mêmes proportions que celles qui existent dans la population. Il suffit, pour cela, de se reporter à des données statistiques objectives (Chiffres Insee).

Ces expérimentations accroissent leur valeur d’usage, dans la mesure où elles touchent le plus grand nombre de personnes, dans des endroits différents, l’approche quantitative et la répétition des expérimentations étant les règles habituelles de l’investigation sociologique.

 

Hors ce recours ponctuel à une sociologie existante (échantillonnage, analyse de contenu…) qui fonctionne essentiellement au niveau du constat, notre processus, qui porte sur la communication et la dynamisation des relations interindividuelles est continuellement à réinventer. Les procédures classiques d’interview établissent souvent un rapport de dominant à dominé, qui, auprès des catégories sociales en situation habituelle de dominé, accentuent les risques manipulatoires d’induction des réponses.

Ces questionnaires habituels (questions appelant des réponses binaires, questions à choix multiple, questions fermées) nous semblent inadéquats et restrictifs. Les catégories proposées dans chaque cas sont établies en fonction d’a priori formulés par le questionneur de ce que pense le questionné et elles ne visent qu’à une efficacité manipulatoire, après un constat prétendument objectif.

 

Par des entretiens, l’utilisation de la vidéo et de questions ouvertes, la seule contrainte est ici celle qu’impose la question. Celle-ci permet au maximum l’expression de l’opinion de chacun. Proches d’entretiens non directifs par leur manque d’inductivité, elles sont axées sur une attitude non évaluatrice et destinée à provoquer une auto exploration continuelle de la personne.
Les questions ne sont pas celles des instituts de sondage, qui demandent aux gens de quantifier l’avenir et interrogent sur les idées que leurs interlocuteurs ont déjà sur tel ou tel sujet. Nous voulons conduire à de nouvelles prises de conscience par rapport à soi et aux conditionnements quotidiens.

 

Recherche d’une sociologie critique

Notre méthodologie vise à faire apparaître concrètement la réalité des relations sociales qui déterminent les individus, mais que l’idéologie dominante occulte diversement, au niveau de l’imaginaire, dans les consciences individuelles.

 Une méthode d’investigation en profondeur des attitudes et des besoins est indispensable pour ce qui nous concerne. L’approfondissement de zones peu connues de la vie collective nécessite des méthodes opposées à celles des manipulations statistiques primaires des sondages habituels.

L’utilisation de questions marginales ou peu usitées (quelquefois d’apparence naïve, par exemple : « Si vous deviez être un animal, lequel choisiriez vous ? ou bien « Pour vous, qu’ évoque le rouge ?  ») n’en font pas moins apparaître que les réponses qu’elles provoquent sont « classables ». Malgré la largeur de la question et l’apparente liberté de réponse, des catégories de réponses apparaissent.

C’est une situation limite où l’individu devrait exprimer une grande réalité et où, finalement, à travers les réponses stéréotypées, transparaissent les conditionnements, réflexes et mécanismes de l’imprégnation idéologique de la société dans laquelle nous vivons, au delta des limites sémantiques de chaque proposition.

 A domicile ou par retour de courrier, les résultats globaux obtenus à chaque expérimentation sont renvoyés aux personnes qui ont participé au travail, ce qui n’est nullement un mode d’intervention employé dans les pratiques sociales traditionnelles. En donnant cette connaissance à chaque personne questionnée, ce « retour à l’envoyeur » permet de provoquer une prise de conscience de chacun face aux conditionnements exercés et, à terme, des changements de comportement. Les résultats renvoyés à chacun deviennent un nouveau questionnement dans la mesure où chacun est amené à se situer par rapport aux autres, soit pour constater une conformité d’opinion, soit pour affirmer une attitude originale.

Les questionnements ne visent pas à instaurer des lois ou des systèmes de réponse, ni à proposer des conclusions dogmatiques, mais à établir un dialogue interrelationnel et à réintroduire de manière permanente les résultats obtenus dans le champ même de l’expérience. Ainsi le magnétoscope et la vidéo permettent instantanément de se voir sur un écran, de réentendre son discours et de situer son personnage social, à la fois perçu du dedans et du dehors.

 

Pratique artistique et théorie de l’art sociologique

Notre questionnement est interrogatif et critique, il ne prétend pas apporter de solutions. Par ses méthodes et sa mise en question, il est non coercitif et non manipulatoire. Le questionnaire formulé a une valeur statistique mais il a une fonction dynamique et critique auprès du public sollicité. La prise de conscience des réponses aux questionnaires par les questionnés eux-mêmes doit provoquer non seulement la conscientisation de l’aspect idéologique des réponses, mais aussi déterminer une nouvelle attitude face au questionnaire quel qu’il soit.

Il ne s’agit pas d’être intéressé dans les possibilités de la recherche sociologique, dans le sens de pouvoir l’utiliser comme matériel d’investigation. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas le « matériel », mais la pratique. C’est en cela que les changements doivent affecter les méthodes elles-mêmes.

Par contre une position idéaliste, réactionnaire et esthétique consisterait à donner comme finalité ce « matériel », le coupant du rapport vécu et dialectique des personnes dont il émane, au langage et au contexte socioéconomique qui le porte et le fabrique. Cela reviendrait à renouer avec une illusion fantasmatique, visuelle ou mentale, à remplir un vide et à refouler les vrais problèmes, en remettant au premier plan des préoccupations une sorte de nouvelle théorie de la représentation, ce qui serait mettre à la place d’une spécificité picturale un nouveau discours strictement poétique, littéraire ou conceptuel et toujours politiquement et socialement stérile.

Cette illusion entretenue par l’idéologie dominante serait une attitude positiviste (se réclamant de la seule connaissance des faits) et adopterait un point de vue spécifiquement esthétique ou scientifique (qu’on se souvienne des démêlés de Freud et de Breton) et politiquement non recevable.

Il ne faut pas arbitrairement refouler le processus socio analytique du questionnement dans l’investissement esthétique de son énoncé littéral (le matériel manifeste) et donner à notre pratique un rôle objectivement obscurantiste dans son rapport à la science sur laquelle elle spécule. Nos références explicites à une sociologie critique impliquent un minimum de sérieux dans l’utilisation d’un champ d’analyse aussi important que l’art et ses rapports avec la socioanalyse.


Cette pratique artistique ne s’apparente plus à une quelconque inspiration, mais au problème du sens.

Elle est didactique dans la mesure où, s’exerçant dans le champ social global et dans le champ artistique spécifique, elle vise la mise en question de schémas et de conditionnements issus de déterminismes sociaux pour provoquer des modifications de comportement.

Elle est socio thérapeutique en suscitant la réactivité du champ social par une pratique collective. En cela c’est une pratique non terminée et interminable…

Extraits publiés dans Catalogue Galerie Germain, Paris octobre 1974 et dans Catalogue Collectif Art Sociologique, Musée Galliera, Paris, 1975