Les articles de Jean-Paul Thenot

Nous sommes tous des écrivains

 1 - Douze mai 1978. Nice. Festival International du Livre.

Dans la rue des affiches rouges titres en blanc : « Nous sommes tous des écrivains. Vous avez la possibilité de venir écrire votre livre, le dédicacer et l’emporter, au stand 532, situé dans le Palais des Expositions, au Festival International du Livre ».

Provocation ? Affirmation ? Questionnement ?

 

2 - A l’intérieur du Festival, sur un espace aménagé pour la circonstance et où se trouvent tables, chaises, crayons et papiers, chaque personne a la possibilité d’écrire ce qu’elle a envie et ce qui lui convient; sans aucune censure. Au fur et à mesure, les textes écrits sur place et pendant la durée du Festival (c’est la règle du jeu) sont composés et imprimés.

 

3 - Jean-Pierre GIOVANELLI et Jean-Paul THENOT proposent aux visiteurs d’être les co-auteurs et les co-propriétaires d’un livre écrit, imprimé et dédicacé sur place pendant la durée du Festival International du Livre. Ce projet recrée toutes les étapes d’un livre : conception, écriture, matérialisation, production et dédicace.

 

4 – Convention :

Par les présentes, les co-auteurs du livre intitulé « Nous sommes tous des écrivains », livre collectif réalisé sur la proposition de Jean-Pierre Giovanelli et Jean-Paul Thenot lors du Festival International du Livre à Nice du 12 au 17 mai 1978 conviennent :

I – Se référer à la loi du 11 mars 1957

II – Au titre de l’article 10 de la dite loi, accepter que le tirage de cette édition soit limité de façon définitive au nombre égal à celui des co-auteurs, plus trente destinés au laboratoire.

III – Acceptent de mandater Jean-Pierre Giovanelli et Jean-Paul Thenot pour exposer, analyser, faire analyser l’ouvrage et sa méthode d’exécution.

 

5 - Cette pratique artistique qui porte essentiellement sur la communication et la dynamisation sociale vise à démystifier et à mettre en question la création et le livre, au niveau des conditionnement mentaux et socio-économiques imposés.

 

6 - Parallèlement au travail d’écriture (mot) un autre livre des interviews à la vidéo (image) s’écrit également, auprès des écrivains de métier présents dans le Festival pour signer et dédicacer leur livre.

Nous leur demandons de se situer par rapport à notre travail. Citons en vrac : Alain Decaux, Jean Edern Hallier, Michel Droit, Ionesco, Lucien Bodard, Michel Poniatowski, Robert Merle, Jean Marais, la Duchesse de Bedford, Bernard Pivot, Villem Flusser, Pierre Cochereau, Patrick Poivre d’Arvor, Jean d’Ormesson, Bernard Gavoty, Abraham Moles, Jacques Médecin, Françoise d’Eaubonne, Bernard-Henri Lévy, Jacques Faizant, Marie Cardinal, Pierre Miguel, François Chalais, Jacques Chancel…

 

7 - Certains écrivains sont co-auteurs du livre : Lucien Bodard, Pierre Miguel, Ionesco, Patrick Poivre d’Arvor, Marie Cardinal, Bernard Pivot… Des dessinateurs également : Greg, Wiaz, Redon, Fred…

 

8 - Ce stand est le seul endroit du Festival du Livre où l’on écrit

 

9 - Au bout de quatre jours, il faut arrêter devant l’affluence de personnes et de documents écrits, pour tenir le pari du mercredi après midi, jour de la dédicace, afin que tous les livres des quelques 160 participants soient imprimés et prêts à être emportés…

 

10 - Le dernier jour du Festival, le livre est tiré dans sa totalité, en autant d’exemplaires que de participants, plus quelques exemplaires destinés à l’analyse ultérieure.

 

11 - Physiquement, il y a un côté exploit : nous nous retrouvons sept ou huit à travailler presque 18 heures par jour… un groupe de personnes qui ne se connaissait pas et se connut dans cette action…

 

12 - La liste des co-auteurs fait partie intégrante du livre, chacun pouvant ainsi ultérieurement communiquer sans nous, ces rapports ultérieurs déclenchés par le processus nous échappant.

 

13 - Le processus est déclenché en tant que stimulant de communication. Beaucoup de choses ensuite nous échappent : les dédicaces divers que les co-auteurs se sont faites, leurs discussions, les rencontres suscitées par la dédicace, la page blanche à la fin du livre, proposée par Françoise Chauveau et qui laisse cet ouvrage définitivement inachevé…

 

14 - En 1450 Gutenberg inventa l’imprimerie et les caractères mobiles.

 

15 - L’écriture des co-auteurs n’est plus manuscrite mais objectivée, « imprimée ». Ce n’est pas encore une distanciation très importante (ce n’est pas très « dur » : frappe IBM) mais c’est déjà du « mécanique ».

 

16 - Mac Luhan a-t-il tué Gutenberg ?

En fait il semble que la pénétration visuelle de notre époque soit quasi inexistante…Il y a une certaine incapacité à déchiffrer, analyser, interpréter l’image, et cela est d’autant plus surprenant que nous sommes sensés être en un siècle où le visuel est prétendu avoir supplanté l’écrit… Saturation d’images TV ou autres, avalées sans être mâchées…

 

17 - A la toile succède le tissu social, au broyage des couleurs et à la mise en tension sur le châssis, succèdent l’expérimentation avec un groupe de personnes, un échantillon représentatif et une vidéo. A la représentation du réel succède la mise en question de ce réel social et de son mode de fonctionnement.

 

18 - La subjectivité géniale de l’artiste fait place à l’intersubjectivité et à la communication. Le mythe de l’artiste se dissout dans une œuvre collective. L’art n’est plus un objet de spéculation mais une production mentale, une intervention sociale, une mise en question…

 

19 - Une rupture est actuellement en cours.

L’intervention « Nous sommes tous des écrivains » la visualise et montre à la fois le lien épistémologique entretenu avec les sciences sociales et la distance, par le détournement institué au niveau des méthodes et des objectifs.

 

20 - Le matériau essentiel de cette pratique est le champ social. Les problèmes ne sont plus focalisés sur des moyens de transformation de la matière physique mais sur la transformation de l’espace social et mental. Cette pratique artistique qui prend en compte les aspects socioéconomiques et le réel social est un questionnement, non pour conforter l’ordre établi ou proposer un nouveau système de réponses mais pour interroger les rapports sociaux en vue de les transformer.

 

21 - Co-auteurs et co-propriétaires, les intervenants participent à la démystification de la création et du livre, ainsi que de certains processus intellectuels et socioéconomiques allant de la conception à la production réelle. Un livre, objet ordinairement considéré comme subjectif est réalisé collectivement. Le lien social est réel : pas de cadavre exquis, pas de discours d’esthète et chacun est co-propriétaire.

 

22 - Même si une analyse ultérieure (à différents niveaux sociologiques, esthétiques, linguistiques…) permet de dégager thèmes, contenus, fréquences… ce « matériel » n’est pas une finalité. Il ne servira en aucun cas à une manipulation ultérieure. Ce travail est non coercitif, il se situe au niveau d’un questionnement.

 

23 - Les paradoxes : d’ordinaire l’auteur dédicace son livre aux lecteurs, ici les auteurs dédicaçaient le livre aux autres co-auteurs…

 

23bis - Les paradoxes : le tirage du livre est limité au nombre de co-auteurs pour éviter la commercialisation ultérieure, mais la rareté des exemplaires provoque le retour au problème du marché…

 

23ter - Les paradoxes : questions techniques initiales pour le livre :

Combien de pages ?

Combien de personnes ?

Combien de rames de papier faut-il ?

Combien de temps pour le tirage ?

On tire à combien ?

Autant de questions d’emblée insolubles…

 

24 - La chose écrite : mystification et démystification : tout se fait sous les yeux de tous.

 

25 - La mise en place des circuits de diffusion de masse (TV, média, presse…) en accélérant l’information a provoqué une non communication, une information unilatérale. Notre démarche est centrée sur la communication, thème nouveau dans l’histoire de l’art. A un hermétisme élitaire se substitue une pratique du dialogue.

 

26 - Les interventions sont conduites dans le tissu social, à partir du champ de connaissance de la sociologie et dans le but d’exercer une fonction interrogative et critique sur le milieu social.

 

27 - Les questionnements proposés ne visent pas à instaurer des lois ou des systèmes de réponses, voire des conclusions dogmatiques mais à établir un dialogue. Ils sont non coercitifs et non manipulatoires.

 

28 - Nous dépassons le cadre étroit du micro-milieu artistique pour travailler hors de la galerie ou du musée : dans la rue, avec des publics divers ou avec les média. Notre pratique s’oppose au fétichisme des objets. Notre pratique ne « produit » rien.

 

29 - Cette pratique artistique ne s’apparente plus à une quelconque inspiration, mais au problème du sens. Elle est didactique, dans la mesure où, s’exerçant dans le champ social global et dans le champ artistique, elle vise la mise en question de schémas et de conditionnements issus des déterminismes sociaux, pour provoquer des changements de comportement.

 

30 – Cette volonté d’opposer au logique et à l’irrationnel le dialectique bouscule également les rapports qui étaient traditionnellement entretenus entre l’artiste, le critique, le public (élitaire) et l’œuvre d’art. (Qu’est ce que l’art ?...).

Publié dans la revue+-0, n° 27, Bruxelles, octobre 1979.