Les articles de Jean-Paul Thenot

Repères concernant des travaux effectués entre janvier 1969 et février 1976

Le 25 janvier 1969, rue du château d’eau, à Mainvilliers, village d’Eure et Loir situé non loin de Chartres, face à la ferme du numéro 35, Jean-Paul Thenot et quelques amis proposaient le dialogue avec des passants.

Sur le sol de la rue se trouvait une série de pièges à rats de taille croissante, partant des dimensions exactes de la réalité, la ratière que l’on trouve dans le commerce, pour aller jusqu’à un mètre quatre vingt sept de long. Les réflexions et les réponses des passants furent enregistrées, leurs rires, ainsi que les questions naïves et farceuses des enfants qui sortaient de l’école voisine.

Tous les travaux effectués à cette époque avaient comme dénominateur commun le système de la progression, pris dans son sens le plus large. Un certain nombre d’objets, de photographies, de plans cotés avaient été réalisés et quelques actions eurent lieu dans la rue. La proposition dans différents lieux des objets usuels ou courants mais aux dimensions inhabituelles croissantes et décroissantes choquait et provoquait des mises en question.

Aucun écho de tout cela dans les journaux, fussent-ils locaux, car bien sur la presse n’était pas convoquée. Ne subsistent de ces actions que quelques photos prises par un ami, quelques comptes-rendus d’interview, échappés aux destructions successives dues aux déménagements répétés. Sur place, l’incompréhension, les remarques méprisantes cachant les attitudes défensives habituelles des voisins ou amis, furent les réactions ordinaires des situations provoquantes de ce genre.

 

Le 16 juin 1970, vers huit heures du soir, je déposais dans la boite aux lettres de la Recette Principale des Postes et Télécommunications, 52 rue du Louvre à Paris 500 plis contenant des textes intitulés « Constat d’existence1 ». Ils étaient destinés à un public artistique spécialisé (presse, critiques d’art, artistes, galeries, collectionneurs, musées internationaux…) ainsi qu’à trois cent personnes, extérieures au milieu artistique et choisies dans toutes les catégories socioculturelles par des tables de nombres au hasard.

Cette liste de destinataires était mentionnée en bas et à gauche du texte. Ce premier envoi postal définissait ma prise de position par rapport à un certain nombre de systèmes plastiques contemporains :

« Je certifie :

1° - N’avoir jamais creusé ni trou, ni tranchée ni excavation dans aucun désert,

aucune plaine, aucun espace gazonné.

2° - N’avoir jamais scellé d’anneau d’écurie simple à un rocher, à 1500 m d’altitude, et envoyé une photo témoin à une galerie d’art.

3° - N’avoir jamais abandonné une feuille de papier métallique froissée au bord d’un caniveau, en avertissant immédiatement quelques amis par télégramme.

4° - N’avoir jamais déposé dans une galerie, ni aucun salon, ni aucun lieu considéré comme artistique, des sacs en toile de jute contenant soit du maïs, des pierres, de la laine ou du charbon.

5° - N’avoir jamais organisé de référendum en mon nom.

6° - N’avoir jamais enduit de saindoux ou de sparadrap des objets ou des fragments d’objets.

7° - N’avoir jamais affiché de bandes vertes et blanches verticalement alternées dans certaines villes européennes.

8° - N’avoir jamais rempli des pots à fleurs avec du ciment, ni utilisé de façon systématique le rouge et le blanc.

9° - N’avoir jamais scié, accumulé ou calciné des objets et n’avoir jamais expansé des tonnes entières de polyuréthane.

Mais j’existe et affirme résoudre les problèmes de l’art et de la réalité en termes de progression algébrique et géométrique, tout en modifiant la valeur sémantique du concept d’un objet existant et choisi par mes soins ».

 

Je reçus un certain nombre de réponses, d’étonnement, de demandes de précisions ou de rencontre. Mais ce genre d’interventions ne comportant pas que des aspects gratifiants, certaines communications en retour se sont révélées agressives, tel le procès que voulut m’intenter un agriculteur du var, mon envoi manquant à ses yeux de la santé mentale et du bon sens les plus élémentaires.

D’autres envois postaux suivirent, quelques mois plus tard. Volontairement didactiques, ils énonçaient des exemples possibles de matérialisation de la notion de progression, dans le domaine géographique, puis artistique.

Les actions qui suivirent eurent lieu sous forme de concours, retenu pour leur aspect motivant. Quel que fut leur lieu officiel de réalisation (Biennale de Paris ou galeries) ils permirent par leurs circuits de diffusion marginaux et parallèles, la manifestation non seulement de professionnels de l’art mais de non-spécialistes, choisis arbitrairement par des tables de nombres au hasard.

Le processus était engagé2. Les thèmes et la pratique, assumés d’abord empiriquement, permirent grâce à une réflexion continue d’élaborer lentement des points théoriques de plus en plus fixes et précis : recherche de la communication avec autrui, participation de différents publics au processus créateur, changement d’un champ spécifique ( celui de l’art) à un autre champ (social global), utilisation de techniques appartenant aux sciences humaines et à la sociologie, essai d’établir une pratique nouvelle dans le champ social, avec possibilité d’effets en retour.

 

En septembre 1971, ce fut au public lui-même de proposer ses propres ^progressions, ses propres désirs. En faisant éclater le phénomène en refusant d’imposer ma version personnelle et en donnant à autrui la possibilité d’exercer son choix et sa propre expression, le dialogue était possible et ouvert, chacun intervenant au niveau du phénomène créateur.

Le premier concours des progressions se déroula en octobre 1971, à la fois dans le cadre de la 7° Biennale de Paris où j’étais invité et hors de ce lieu, dans le champ social global. Il s’agissait, par voie postale, de faire parvenir une progression choisie, quelle qu’elle soit. Chacun recevait un règlement du concours et un bulletin réponse. Le rituel des prix décernés fut respecté avec humour. Un jury de cinq membres composé de Jacques Caumont, Jean-Michel Janin, Jean-Marc Poinsot, Daniel Pype et Raphaël Sorin décida de la pertinence et de la valeur des envois. Un tampon mentionnait sur l’envoi la date, les points et la place obtenus et le tout était aussitôt retourné à chacun des participants3. La liste des gagnants, affichée dans différents lieux parut dans la revue ArTitudes de décembre, avec un poster de la photo du lauréat : Joel Charbonnel, alors garçon de café à L’Ariel, près du Pont-neuf à Paris.

 

Le deuxième concours eut lieu en Belgique. Invité par la Galerie Yellow Now de Liège, afin de réaliser une émission pour un circuit fermé de télévision diffusant dans la rue, Jean-Paul Thenot remit à la disposition du public cette proposition ; chacun a pu réaliser sa propre émission, selon ses goûts, ses désirs ou ses préoccupations, ayant à sa disposition le circuit fermé de T.V. et son équipe de réalisation. Une émission quotidienne fut réalisée chaque soir, où les habitants du quartier purent réaliser et voir leur émission.

Un concours ultérieur fut réalisé en forme de sondage, à propos d’une exposition dont la représentativité et la sélectivité furent contestées, je veux parler de l’exposition 72/72 , La création artistique en France de 1960 à 1972, au Grand Palais, à Paris.

Ce travail porta spécifiquement sur un public artistique. Ce fut un sondage réalisé du 15 mars au 15 avril 1972 au cours duquel des critiques d’art, des marchands, des collectionneurs, des artistes furent contactés. Ils devaient spécifier quels étaient, à leurs yeux, les artistes les plus représentatifs de 1960 à 1972 parmi ceux ayant travaillé en France à cette époque. La liste, très longue, contenait des artistes connus, mais aussi d’autres, ignorés ou méconnus.

Du 30 juin au 8 octobre 1972, un sondage effectué sur un échantillon de population représentatif, mais exclusivement non artistique, fut diffusé conjointement dans des lieux artistiques et le champ social entier, pendant la Documenta V, à Kassel. Il portait sur l’art, ses lieux et sa fonction.

Une analyse succincte du contenu des réponses reçues et des actions réalisées me permettait de constater qu’un nombre important de personnes exprimait plus ou moins implicitement ses préoccupations. Ces résultats ne pouvaient faire l’objet d’une étude plus approfondie malgré mes essais de classification (thèmes, origine, lieux d’émission…) car ils émanaient d’un public varié mais non représentatif d’une catégorie professionnelle donnée ou d’une population définie.

Le recueil et l’exploitation des données ne pouvaient se faire que par la mise en place de méthodologies plus appropriées permettant de joindre des populations déterminées et d’assumer la pratique d’interventions sociologiques véritables ainsi que l’analyse et le contrôle des différentes variables.

Cela orienta ma démarche sur des propositions ouvertes, le plus souvent banales, au sujet desquelles on n’était pas ordinairement amené à réfléchir. D’autre part la relation épistémologique établie avec la science sociologique depuis le début des travaux (tables de nombre au hasard, classifications par thème…) fut renforcée et les techniques de sondage et d’échantillonnage furent utilisées.

En septembre 1972, je fondais l’Institut d’Arthérapie International, qui devait orienter ses recherches, expérimentations et actions dans le sens de l’analyse et de la visualisation de structures utilisables à l’intérieur ou à l’extérieur de l’art. Analyser les relations sociales latentes qui déterminent les individus, dynamiser les rapports sociaux, provoquer des questionnements et montrer l’importance de la perception dans le domaine du message, visuel ou autre, étaient les options fondamentales. Ma pratique, non directive et objectivante, porte à la fois sur le vécu concret et perceptif, ainsi que sur l’imaginaire et la réalité mentale.

 

Sous forme d’expérimentations, un certain nombre de propositions sont soumises au public par sondage. La première portait sur des catégories possibles d’identification (animal, partie du corps, plantes…) D’autres suivirent régulièrement, à partir d’octobre 1972, qui portaient sur la forme, les couleurs, les matériaux. Il s’agit outre d’infirmer et de confirmer leur valeur communicative ou cathartique, d’analyser leur valeur sémantique et surtout de provoquer un questionnement, en fonction des associations mentales qu’elles suscitent.

 

Chaque intervention se propose par l’approche de l’imaginaire, d’estimer le retentissement et la force significative de certains mots, signes ou éléments, présentés d’une part sous une forme linguistique (mot), d’autre part sous une forme perceptive ( réalité ou reproduction). En fonction de la pertinence de la proposition et des liaisons associatives, l’élément inducteur déclenche des représentations mentales. Elles oscillent entre des associations souvent évoquées aux références collectives et des associations très rarement exprimées, aux références plus individuelles qu’archétypiques.

 

Ces questionnements et ces expérimentations sont effectués auprès d’un public systématiquement non artistique, représentatif d’une population donnée. Ils se distinguent de l’enquête au sens large, qui utilise des moyens variés, par leur recours au principe de l’échantillonnage et au calcul des probabilités.

Il a été démontré mathématiquement que l’on pouvait extrapoler des résultats obtenus sur un certain nombre de personnes à la collectivité tout entière. Cette possibilité de généralisation n’est pas utilisée dans mes travaux. Le nombre trop restreint sur lequel il porte l’apparente plus à un pré sondage. Il n’y a aucun souci de manipulation, ni aucun désir d’imposer des lois.

En effet, pour éviter des erreurs ou des approximations abusives obtenues par des méthodes sauvages, il est nécessaire de recourir à des techniques permettant un choix représentatif de la population que l’on veut rencontrer. En général, l’utilisation de l’échantillonnage proportionnel est retenue. Il consiste à tirer au sort les individus, en tenant compte des grandes catégories qui divisent la population (âge, sexe, profession, répartition géographique) et en respectant dans l’échantillon les mêmes proportions que celles qui existent dans la population. Il suffit, pour cela, de se reporter à des données statistiques objectives (Chiffres Insee).

Ces expérimentations accroissent leur valeur d’usage, dans la mesure où elles touchent le plus grand nombre de personnes, dans des endroits différents, l’approche quantitative et la répétition des expérimentations étant les règles habituelles de l’investigation sociologique.

 

Hors ce recours ponctuel à une sociologie existante (échantillonnage, analyse de contenu…) qui fonctionne essentiellement au niveau du constat, notre processus, qui porte sur la communication et la dynamisation des relations interindividuelles est continuellement à réinventer. Les procédures classiques d’interview établissent souvent un rapport de dominant à dominé, qui, auprès des catégories sociales en situation habituelle de dominé, accentuent les risques manipulatoires d’induction des réponses.

Ces questionnaires habituels (questions appelant des réponses binaires, questions à choix multiple, questions fermées) nous semblent inadéquats et restrictifs. Les catégories proposées dans chaque cas sont établies en fonction d’a priori formulés par le questionneur de ce que pense le questionné et elles ne visent qu’à une efficacité manipulatoire, après un constat prétendument objectif.

 

Par des entretiens, l’utilisation de la vidéo et de questions ouvertes, la seule contrainte est ici celle qu’impose la question. Ces questions permettent au maximum l’expression de l’opinion de chacun. Proches d’entretiens non directifs par leur manque d’inductivité, elles sont axées sur une attitude non évaluatrice et destinée à provoquer une auto exploration continuelle de la personne.

Les questions ne sont pas celles ordinairement posées par des instituts de sondage. Il faut d’ailleurs troubler l’institution actuelle des sondages, qui demandent aux gens de quantifier l’avenir. Il faut poser des questions dont les personnes interrogées n’ont aucune idée auparavant. Alors qu’habituellement on interroge les gens sur les idées qu’ils ont déjà sur tel ou tel sujet. Nous voulons conduire à de nouvelles prises de conscience par rapport à soi et aux conditionnements quotidiens.

 

Notre méthodologie vise à faire apparaître concrètement la réalité des relations sociales qui déterminent les individus, mais que l’idéologie dominante occulte diversement, au niveau de l’imaginaire, dans les consciences individuelles.

Une méthode d’investigation en profondeur des attitudes et des besoins est indispensable pour ce qui nous concerne. L’approfondissement de zones peu connues de la vie collective nécessite des méthodes opposées à celles des manipulations statistiques primaires des sondages habituels.

L’utilisation de questions marginales ou peu usitées (quelquefois d’apparence naïve, par exemple : « Si vous deviez être un animal, lequel choisiriez vous ? ou bien « Pour vous, qu’ évoque le rouge ?  ») n’en font pas moins apparaître que les réponses qu’elles provoquent sont « classables ». Malgré la largeur de la question et l’apparente liberté de réponse, des catégories de réponses apparaissent.

C’est une situation limite où l’individu devrait exprimer une grande réalité et où, finalement, à travers les réponses stéréotypées, transparaissent les conditionnements, réflexes et mécanismes de l’imprégnation idéologique de la société dans laquelle nous vivons, au delà des limites sémantiques de chaque proposition. La pensée est liée, empêtrée dans le système et l’individu a peu de liberté individuelle.

 

A domicile ou par retour de courrier, les résultats globaux obtenus à chaque expérimentation sont renvoyés aux personnes qui ont participé au travail, ce qui n’est nullement un mode d’intervention employé dans les pratiques sociales traditionnelles. En donnant cette connaissance à chaque personne questionnée, ce « retour à l’envoyeur » permet de provoquer une prise de conscience de chacun face aux conditionnements exercés et, à terme, des changements de comportement.

Les résultats renvoyés à chacun deviennent un nouveau questionnement dans la mesure où chaque personne interrogée est amenée à se situer par rapport aux autres, soit pour constater une conformité d’opinion, soit pour affirmer une attitude originale4

Ce ne sont pas des « enquêtes » destinées à explorer en vue d’exploiter une catégorie de personnes, ou uniquement capables de constater l’état d’aliénation d’un groupe ou d’une classe dans la société, mais des expérimentations qui amènent une réflexion de la personne sur elle-même, provoquant chez elle une prise de conscience, non seulement vis – vis du contenu de la question mais aussi vis-à-vis d’autres types de réponse puisqu’elle a la possibilité d’accéder au questionnaire dépouillé.

 

Les questionnements ne visent pas à instaurer des lois ou des systèmes de réponse, ni à proposer des conclusions dogmatiques, mais à établir un dialogue interrelationnel et à réintroduire de manière permanente les résultats obtenus dans le champ même de l’expérience. Ainsi le magnétoscope et la vidéo permettent instantanément de se voir sur un écran, de réentendre son discours et de situer son personnage social, à la fois perçu du dedans et du dehors.

 

Une méthode d’investigation en profondeur des attitudes et des besoins est indispensable pour ce qui nous concerne. L’approfondissement des zones peu connues de la vie collective nécessite des méthodes opposées à celles des manipulations statistiques primaires des sondages habituels. Des entretiens longs et des questions très ouvertes rejoignent parfois un mode d’approche associatif de la psychanalyse. On atteint ainsi des zones où le langage lui-même bute devant des modes d’expression qu’il ne peut plus saisir. Il est donc parfois nécessaire d’inventer d’autres moyens d’intervention. De longs questionnements finissent par révéler aux gens et à nous-mêmes ce que la conscience n’avait pas encore mis à jour.

 

Notre questionnement est interrogatif et critique, il ne prétend pas apporter de solutions. Par ses méthodes et sa mise en question des moyens utilisés, il est non coercitif et non manipulatoire. L’interaction continuelle exclut d’emblée la notion de bonne réponse, et, en changeant autrui, notre intervention nous change nous-mêmes. Notre position n’est pas un détachement illusoire ou une prétendue neutralité, mais une réévaluation permanente de notre propre action et de notre pensée, un discours par rapport au vécu. Ce réajustement passe au niveau de la pratique. Un nouveau questionnement place les questions et les réponses par rapport au contexte historique et socio-économique dont elles émanent.

 

Le questionnaire formulé a une valeur statistique mais il a une fonction dynamique et critique auprès du public sollicité. La prise de conscience des réponses aux questionnaires par les questionnés eux-mêmes doit provoquer non seulement la conscientisation de l’aspect idéologique des réponses, mais aussi déterminer une nouvelle attitude face au questionnaire quel qu’il soit5.

Les questionnements sont une méthode pour connaître le phénomène du questionnaire et non pas une contestation de l’opinion qui s’y manifeste. Il s’agit donc de changer les questionnaires. Il ne s’agit pas d’être intéressé dans les possibilités de la recherche sociologique, dans le sens de pouvoir l’utiliser comme matériel d’investigation. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas le « matériel », mais la pratique. C’est en cela que les changements doivent affecter les méthodes elles-mêmes.

 

Par contre une position idéaliste, réactionnaire et esthétique consisterait à donner comme finalité ce « matériel », le coupant du rapport vécu et dialectique des personnes dont il émane, au langage et au contexte socioéconomique qui le porte et le fabrique. Cela reviendrait à renouer avec une illusion fantasmatique, visuelle ou mentale, à remplir un vide et à refouler les vrais problèmes, en remettant au premier plan des préoccupations une sorte de nouvelle théorie de la représentation, ce qui serait mettre à la place d’une spécificité picturale un nouveau discours strictement poétique, littéraire ou conceptuel et toujours politiquement et socialement stérile.

 

Cette illusion entretenue par l’idéologie dominante serait une attitude positiviste (se réclamant de la seule connaissance des faits) et adopterait un point de vue spécifiquement esthétique ou scientifique (qu’on se souvienne des démêlés de Freud et de Breton) et politiquement non recevable.

Il ne faut pas arbitrairement refouler le processus socio analytique du questionnement dans l’investissement esthétique de son énoncé littéral (le matériel manifeste) et donner à notre pratique un rôle objectivement obscurantiste dans son rapport à la science sur laquelle elle spécule6. Nos références explicites à une sociologie critique impliquent un minimum de sérieux dans l’utilisation d’un champ d’analyse aussi important que l’art et ses rapports avec la socioanalyse.

 

Cette pratique artistique ne s’apparente plus à une quelconque inspiration, mais au problème du sens.

Elle est didactique dans la mesure où, s’exerçant dans le champ social global et dans le champ artistique spécifique, elle vise la mise en question de schémas et de conditionnements issus de déterminismes sociaux pour provoquer des modifications de comportement.

Elle est socio thérapeutique en suscitant la réactivité du champ social par une pratique collective. En cela c’est une pratique non terminée et interminable…

 

 

Si ma pratique engagée depuis 1969 emprunte apparemment tantôt à l’art, tantôt à la sociologie, an niveau des champs et des lieux, des actions, des techniques ou des méthodes, sa spécificité est cependant définie opérationnellement par cette même pratique. Il ne s’agit pas plus de subvertir l’art par la sociologie que la science sociologique par l’art. Ma préoccupation est d’établir de nouvelles interrelations dans le champ social, en abandonnant certains mythes rationnels et irrationnels. Nous voulons constituer et visualiser la tentative de mise en œuvre de cette pratique sociologique véritable, conçue au-delà du concept traditionnel d’art.

Notre propos n’est pas de contester l’art par la sociologie. La contestation systématique du système artistique dans son micro milieu est devenue une nouvelle façon de faire de l’art.

Il ne s’agit donc pas de faire de l’anti-art, ni de s’approprier un savoir scientifique pour l’introduire dans l’art, ni d’unir dans un rapprochement formel les deux vocables art et sociologie pour apporter un label de plus aux produits avant-gardistes et concurrentiels.

Le but n’est pas de prendre une place dans l’histoire de l’art au même titre que toutes les tendances qui jalonnent la diachronie artistique. Nous n’intervenons pas pour sacrifier à la surenchère des avant-gardes.

Notre attitude est une position de rupture. Rupture avec l’art traditionnel qui n’apporte aucune création ni mise en question ; rupture avec l’avant-gardisme qui n’apporte avec le nouveau en art que de nouvelles valeurs d’échanges commerciales ; enfin rupture avec les fantasmes de la subjectivité et les interrogations pseudo religieuses ou tautologiques sur la nature de l’art, avec lesquels nous n’avons pas de rapport.

Il est donc évident que notre travail n’a rien à voir avec un ready made mental ou généralisé7. Il est évident que ce qui est proposé n’est en aucun cas limité à un objet ou une proposition, mais un questionnement visant une modification de comportement.
Ce processus dynamique et critique portant sur et dans le champ social et ses mécanismes n’est jamais promu en tant qu’ « œuvre d’art » sacro-sainte.

Existant de façon spécifique et autonome dans différents champs, sa fonction questionnante et critique n’est pas suspendue lorsqu’il est présenté dans certains lieux, même si de façon évidente sa signification est indissolublement liée au « cadre » dans lequel il est présenté.

Il ne s’agit en aucun cas de s’approprier quoi que ce soit, un travail d’enquête ou un quelconque corps scientifique. Ici il s’agit d’un processus collectif n’existant pas sans la participation mentale et réelle de chacun.

La circulation des mises en question d’un message d’un champ spécifique à un autre champ dépassent le contexte de la communication par la perte d’équilibre et la remise en cause nécessaire qu’elle suscite. Intentionnellement cette communication pousse à la réflexion et à l’action. Elle devient dynamisante et événementielle.

Notre attitude nous a amenés à définir notre travail par sa relation épistémologique nécessaire avec la science sociologique. Cette relation est dialectique. Elle fonde la pratique artistique qui l’expérimente et qui lui objecte en retour la force du réel social. Cela constitue l’une des premières tentatives de mise en œuvre et de visualisation d’une pratique sociologique critique8.

En effet la sociologie, à la différence d’autres sciences comme l’économie, la mécanique, la psychologie ou la biologie n’a encore suscité aucune pratique si ce n’est constatatoire, au niveau du champ social. Nous n’y trouvons donc guère de modèle à emprunter.

Notre ambitieux projet est en fin de compte d’élaborer la pratique sociologique elle-même. Différent des sciences et de leurs applications, notre travail ne vise pas à transformer autrui en objet de connaissances puis de manipulation, pas plus qu’à gérer le réel, présent ou à venir, en donnant des réponses à des questions, mais à exercer par rapport à la réalité sociale et à nous-mêmes une fonction de questionnement.

Cette interrogation critique vise à provoquer des prises de conscience désaliénantes sans imposer un code de réponses pré-établi.

L’attitude psychosociologique actuelle visant la connaissance objective, envisage la manipulation de la pensée et de la société «  du dehors » sur le modèle de la physique. L’homme devient objet de connaissance et de manipulation.

En effet les sciences sont des disciplines dépendantes du système, comme toute activité humaine. Elles ne sont pas neutres idéologiquement mais manipulatoires. Actuellement tout se définit par rapport à la science. Ce modèle de toute connaissance objective est en crise. C’est plutôt son établissement qu’il faudrait remettre en question. C’est donc le problème de la science et non de l’art qui exigerait une nouvelle attitude.

Ayant constaté l’inefficacité de la sociologie traditionnelle à changer les structures sociales et les rapports entre les individus nous sommes contraints d’élaborer notre propre théorie en même temps que notre propre pratique, dans un rapport dialectique constant avec le réel social.

Notre mode d’intervention est actuel, il se situe ici et maintenant dans le pr »ésent et la quotidienneté, sans valeur de refuge ou de sécurisation dans un passé lointain.
Pour que la mise en question critique vis-à-vis de la réalité sociale devienne effective et non verbale ou de salon, elle doit s’exercer dans le plus de lieux possibles et toucher un grand nombre d’individus. Il ne s’agit pas de montrer ce travail à d’autres personnes que des spécialistes de l’art ou de la sociologie par souci d’éducation, de militantisme ou de démagogie. Il faut joindre lez plus grand nombre de personnes pour une valeur d’usage.

Nos objectifs principaux sont de franchir le vide social qui sépare certains individus, de démystifier des valeurs considérées comme stables et traditionnelles, de mettre en question les attitudes portant sur l’imaginaire et la réalité mentale et de permettre à chacun une possibilité de prise de conscience modificatrice pour dépasser un simple constat formel.

Notre champ d’action est essentiellement lié aux relations interindividuelles, aux structures sociales et aux institutions.

Nous prenons comme sujet et objet de nos expérimentations le champ social et non plus celui des objets ou de la nature, c'est-à-dire que nous tendons à ce que l’homme se remette en cause en tant qu’entité autonome, qu’il s’incorpore au champ du réel, sans s’en couper par la distinction sujet objet.

Nous posons des questions au lieu de proposer nos propres fantasmes. Ma démarche quitte le domaine émotionnel, expressif et subjectif. Elle s’apparente plus à une méthode qu’à une quelconque inspiration et explique l’importance de la méthodologie dans ma propre problématique.

Nous nous efforçons en développant notre pratique, notre combinatoire de détournement et nos actions, en écrivant des textes théoriques, en réfléchissant de manière critique sur notre travail, en collaborant avec d’autres personnes, de sortir de la taxinomie sclérosante qui rend un travail inefficace et caduc.

S’il apparaît clairement que notre entreprise n’en est qu’à ses prémisses, nous pensons que l’interrelation continuelle, l’ouverture à d’autres domaines de recherche permettra d’échapper à une marginalité et de redéfinir une pratique sociologique critique au sein du champ social.

Le projet du Collectif d’art sociologique9 s’insérait clairement dans la pratique sociocritique personnelle engagée. IL n’empêche nullement un travail personnel mené parallèlement et éventuellement avec d’autres collaborations.

En fait on ne peut parler de mon travail qu’au passé. Il ne s’appréhende qu’à partir des traces qui en subsistent ou qu’on a pu conserver.

Les modalités et le recueil des traces sont variables : photos, objets, discours. Notons l’utilisation régulière de la voie postale pour des envois divers (constats, informations, retour des résultats aux participants des actions…), des actions ponctuelles dans la rue ou dans d’autres lieux (affiches) ; des dialogues et entretiens à domicile dans des lieux géographiques répartis dans toute la France ; des publications dans différents journaux (articles, écrits, photos) ; des traces archivées : photographies, films super 8, diapositives, compte rendus, bandes magnétiques, bandes vidéo…

Décrivons un travail proposé à partir de mai 1975 dans les lieux artistiques et non artistiques (musée Galliera, Neuenkirchen, Cayc à Buenos Aires) et qui fut réalisé auprès de nombreuses personnes dans divers villes et villages.

Le tract diffusé était le suivant : «  Vous pouvez être exposé dans des lieux culturels spécialisés (musées, galeries, institutions…° ou non spécialisés, en France et à l’étranger, grâce au contrat socio thérapeutique de Jean-Paul Thenot » .

« Votre reproduction photographique fera ultérieurement l’objet d’un questionnement en forme de sondage effectué auprès d’un échantillon représentatif de la population, vous permettant de confronter l’idée que vous vous faites de vous-même avec la perception qu’en a autrui. »

L’échantillon représentatif de la population, choisi selon les chiffres I.N.S.E.E. devait répondre à six questions posées à propos de la photographie de ceux et de celles qui avaient accepté le contrat (attitude, intérêt, maladies éventuelles, comportement avec les autres…).

Pour les participants, une confrontation est réalisable entre leur propre autoportrait et la perception sociale qui leur revient avec les réponses. L’identité et le jeu du dédoublement sont possibles en allant se voir vivant, exposé dans un musée ou une galerie, lieux sacralisants et lieux d’une culture morte.

Certes la photo d’une personne n’est pas la personne. L’image est fixée dans une attitude, une situation, une expression. Pas de couleur, d’odeur, de mouvement. Certes les mots utilisés pour s’exprimer sont distribués dans des espaces sémantiques individuels qui varient selon les classes sociales. Certes les phénomènes projectifs, conscients et inconscients interférent, mais on ne dit pas n’importe quoi à propos de n’importe qui.

Toujours au-delà du tabou de l’expérimentation sur l’homme un travail développant la pratique du dialogue et visant à une prise en charge vécue fut réalisée sur le territoire de la commune de Botmeur, village de Bretagne situé à cinquante kilomètres de Brest, au pied des montagnes d’arrhées.
Par les méthodes d’entretien et de dialogue, par l’utilisation du magnétoscope, par la possibilité du renvoi de sa propre image et de son propre discours sur l’écran vidéo témoin, par la réinsertion permanente de l’information au sein de l’expérimentation, grâce également à la presse, ce travail s’est efforcé à dynamiser les rapports sociaux, à révéler une communauté à elle-même10.

Il s’est efforcé de créer une pratique sociologique véritable, la prise de conscience portant sur les comportements, les modes de vie, les problèmes régionaux, l’économie, la langue.

Au delà d’un simple constat sociologique ou anthropologique, au-delà du concept traditionnel d’œuvre d’art, cette entreprise par une distanciation provisoire et réflexive vis-à-vis de nos modes de vie, a suscité un questionnement interrogatif et critique vis-à-vis de chacun. Sa dimension socio critique permettra de se redéfinir par rapport à soi et par rapport aux manipulations et aux conditionnements socioculturels divers.

Les limites de notre ambitieux projet sont évidentes. Tout y est à construire, il n’y a pas de références opérantes sur le plan de la théorie pas plus que sur le plan de la pratique.

Les risques de récupération tendent à replacer l’expérience au même titre qu’une tendance artistique avant gardiste, située entre la précédente et la suivante, dans le processus du système.

Il s’agit donc de reculer les limites critiques :

Exercer un questionnement (et non faire des questionnaires).Le matériel recueilli n’est pas essentiel.

Ne pas créer des œuvres mais développer des pratiques et faire un travail qui soit une pensée (une méthode), donc exécutable par tous. Considérer le travail comme un fond commun et le relier au contexte historique et socio-économique.

Limiter les effets formels dans la visualisation : maintenir un strict niveau d’adéquation entre l’objet de l’analyse entreprise et les moyens d’information, présenter de la manière la plus « neutre » possible, afin de mettre l’accent sur la signification de la chose et non sa fétichisation.

Ce travail ne s’apparente plus à une quelconque inspiration mais au problème du sens et à une problématique.

Il est didactique dans la mesure où, s’exerçant dans le champ social global et dans le champ artistique spécifique, il vise la mise en question de schémas et de conditionnements issus de déterminismes sociaux pour provoquer des modifications de comportement.
Il accroît sa valeur d’usage en joignant le plus grand nombre de personnes de tous les milieux présentant les proportions dans le plus grand nombre d’endroits possibles, l’approche quantitative et la répétition des expérimentations étant les règles habituelles de l’investigation sociologique11.

Il est sociothérapeutique en suscitant la réactivité du champ social par une pratique collective. Cette pratique doit être continuée, en exerçant des moyens critiques et par la mise en question de ma propre pratique, située dans son contexte socio historique et économique, face à la possibilité d’autres questions en retour.


Publié dans Art Sociologique, Vidéo, de Fred Forest, Paris, UGE, Coll 10/18, 1977, pp 203-227.



1 Le Constat d’existence était reproduit trois fois sur la même feuille, en caractères de tailles décroissantes, de la gauche vers la droite. En dessous étaient manuscrits le nom et le prénom du récepteur, qui déclarait « ratifier le présent acte ». Le destinataire était en quelque sorte inclus dans le processus.

2 François Pluchart, dans Combat n° 8083, en juillet 1970, me consacrait un premier article intitulé « Par retour de courrier » :… « cet exercice critique pulvérise les petits jeux des conceptualistes parce qu’il est en même temps un constat et l’amorce d’un système qui définit aussitôt son intrusion sociologique »…

3 Citons le début de cette liste des 112 gagnants au concours des progressions : 1° prix : Charbonnel Joel, 2° prix : Mahaut Jacques, 3° prix : Martin, 4° prix : Sautier Jean-Luc, 5° prix : Chause Ida, 6° prix : Chauveau Raymond, 7° prix : Gobenceaux Alain, 8° prix ex aequo : Vaye Marc, Mandin Dany, 10° prix : Lebegue Alain, 11° prix : Boltanski Christian…

4 Ce texte développe et complète certains articles déjà parus, notamment…

5 On comprendra l’utilisation du mot « questionnement » à la place du mot « questionnaire ».

6 Cf le texte de Marcelin Pleynet « La peinture et le surréalisme », dans Art International, février 1973.

7 Définition du ready made dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme : «  Objet usuel promu à la dignité d’œuvre d’art par le simple choix de l’artiste ». En fait Duchamp modifie l’angle de vision sous lequel l’objet est généralement perçu et ce n’est pas un « ready-made brut » : la roue de bicyclette est sur un tabouret, l’urinoir fontaine est à l’envers, le porte manteau est cloué au sol et le porte bouteille est suspendu au plafond par un fil. (Sans oublier l’importance des ombres).

8 Si l’on excepte toutefois les tentatives de sociodrame.

9 Collectif Art Sociologique, fondé en 1974 par Hervé Fischer, Fred Forest et Jean-Paul Thenot, dont le manifeste 1 est paru dans le monde du 10 octobre 1974. Principaux travaux…et organisation d’expositions thématiques : « L’art et les structures socio-économiques », galerie Germain, Paris, « Problèmes et méthodes de l’art sociologique », Galerie Mathias Fels, Paris, « Art et communication » Institut français de Cologne. Actions : Enquete critique sur une exposition organisée par Bernard Teyssedre, dépôt du projet Beaubourg à la Banque de France, Expositions à Neuenkirchen, Anvers, Paris, Buenos Aires…

10 Botmeur, Breizh 1976 a été réalisé avec Janine Manant.

11 Rappelons que la relation théorie/pratique est fondamentalement dialectique. Cela suppose éventuellement la répétition de la même expérimentation ou du même travail avec des publics différents ou en faisant varier les thèmes avec le même matériel (par exemple vidéo) ou encore en faisant varier la matériel avec le même public.