Les articles de Jean-Paul Thenot

Le double, le corps et la vidéo - Des images d'une inquiètante étrangeté

Lorsque nous regardons notre image sur un écran vidéo, c’est un double qui apparaît, à la fois familier et inconnu. Ainsi matérialisé, il risque de renvoyer aux mêmes angoisses que celles qui surgissaient lorsque, petits enfants, nous étions pour la première fois confrontés à notre image, face à un miroir, mais ravivées par la fantasmatique qui s’attache à ce médium contemporain.

Car toute perception du double comporte un élément de ce que Freud appelle l’inquiétante étrangeté1. Nous la retrouvons à l’œuvre dans toute vidéothérapie : l’image perçue est à la fois concrète et abstraite, inconnue et familière, absente et présente. Cette ambiguïté des apparences, cette confusion de la réalité et de la fiction provoque, par un phénomène d’angoisse, une forme de régression qui permet alors la projection de l’imaginaire.

 

Le double et le sentiment d’inquiétante étrangeté

Le fonctionnement spécifique de la vidéo contribue à estomper les limites entre le réel et l’imaginaire et à donner force et présence dans l’espace à une image de soi essentiellement intérieure donc invisible. Il est donc important de préciser cette notion où la composante narcissique du thème du double ne fait pas de doutes.

Dans une étude portant sur le problème de l’angoisse, Freud parle du bizarre sentiment de malaise qui nous saisit lorsque le familier se dérobe et devient insolite. Pour lui, cette impression, rattachée entre autres à certaines pratiques magiques et aux phénomènes de double, surgit aisément chaque fois que les limites entre l’imagination et la réalité s’effacent, ou ce que nous avions tenu pour fantastique s’offre brusquement à nous comme réel.

Ce sentiment d’inquiétante étrangeté inhérent au double peut se comprendre comme un retour à certaines phases de l’histoire évolutive du sentiment du moi. Il s’agit en quelque sorte d’une régression à l’époque où notre univers intérieur n’était pas encore nettement délimité par rapport au monde extérieur et à autrui.

Nous avons traversé, au cours de notre développement individuel, une phase correspondant à cette non différenciation entre le moi et le monde extérieur ou entre le moi et l’image maternelle. Celle-ci n’a pas pris fin sans laisser en nous des traces toujours capables de se réveiller.

La condition essentielle à la genèse de ce sentiment réside dans une sorte d’incertitude dans les références habituelles. Nous remarquons souvent, lors des premiers entretiens en vidéo, à la fois cette incertitude et cet aspect flottant qui accompagne les réactions des patients. Ils éprouvent un sentiment d’étonnement et d’effroi mêlés, comme celui que l’on exprime face à tout ce qui aurait du rester caché mais qui, brutalement, se manifeste au grand jour.

Ce sentiment rejoint les moments où l’on doute qu’un être en apparence animé ne soit vivant et, inversement, qu’un objet sans vie ne soit en quelque sorte animé. Du reste l’enfant au premier âge de ses jeux ne trace pas une ligne bien définie entre une chose vivante et un objet inanimé.

Que se passe-t-il donc face à notre image en vidéo, qui a toutes les apparences du vivant, mais n’est qu’une reproduction bidimensionnelle de nous-mêmes, formée d’un point qui se déplace à toute vitesse sur un écran et ne demeure qu’une chose abstraite et impalpable ?

 

Une image invisible entre l’image du miroir et l’image de la vidéo

La vidéo nous renvoie une image. Mais elle se différencie sur plusieurs points de celle réfléchie par le miroir. Notons la réduction de la taille et la plus faible définition de l’image, l’absence d’inversion droite gauche, les légères variations de couleur selon la qualité technique et la possibilité grâce au différé de se voir sous toutes les faces, d’arrière ou de trois quarts. La conservation par l’enregistrement de ce qui est fugace face à un miroir, la confrontation à une image de soi, tout cela contribue à une impression d’étrangeté et de distance.

Le dispositif vidéo est autre chose qu’un miroir. En effet le miroir est un objet que nous pouvons contrôler et face auquel nous restons maître de nos apparitions et de nos disparitions. Aucune trace ne s’y imprime et seul notre regard s’y croise.

Par contre, pour la vidéo, notre corps n’est plus qu’un objet parmi les autres, situé dans un espace où notre œil et notre regard n’y sont plus les organisateurs principaux. La vidéo, si elle ne voit pas, enregistre un certain point de vue, d’une certaine place. Elle instaure un certain regard extérieur, sur lequel nous n’avons pas de contrôle. Elle permet le retour de notre image sonore : elle la conserve mais en même temps elle nous en dépossède. Elle fixe sous une forme objective une série d’instants fugitifs qui ne pouvaient être pour nous que transitoires, en regard de notre projet interne, qui lui, ne cesse d’évoluer.

La vidéo n’a ni inconscient ni souvenirs. Elle possède une mémoire et ses possibilités à générer un double en direct ou en différé lui confèrent, aux yeux de chacun, à la fois le pouvoir d’un rapt, mais aussi celui d’une permanence possible. Entre apparition et disparition, la vidéo permet qu’un objet, qu’une personne absente ou que notre image puisse exister encore pour chacun, mais d’une autre manière.

Une image, mais quelle image ? Car il y en a plusieurs sortes, dont au moins deux : celle qu’on voit en se regardant dans le miroir et celle qu’on ne voit pas, qui est intérieure ou inconsciente.

Or justement, l’image qu’on ne voit pas, c’est celle que l’on a de soi-même, à l’intérieur de soi. Et cette image qu’on a de soi ne correspond pas toujours ni à celle que voient les autres, ni à celle qu’on voit dans son miroir. Si le miroir donne la possibilité d’avoir une relation avec soi-même, la vidéo permet, à la limite d’avoir une relation dialoguée avec cette « image invisible ».

D’où vient cette première image, image inconsciente de soi ? De la relation avec la mère. Car le narcissisme est toujours le retour sur soi de l’amour de la mère.

 

Une approche spécifique de la vidéo

L’outil vidéo ne crée rien par lui-même. Mais il se confirme que c’est un catalyseur puissant. Il accentue toutes les potentialités positives ou négatives de chaque patient et apparaît comme un instrument ambivalent au vu des jeux de regard qu’il instaure ou restaure.

Pourtant ces jeux de regard aident à soigner. Ils provoquent chez certains un déclic qui éveille un désir de se connaître et une dynamique de la guérison.

L’essentiel de ma pratique a lieu dans une institution recevant des enfants et des adolescents présentant des troubles relationnels et des difficultés scolaires. J’y utilise la vidéo non pas dans une optique d’exaltation du corps ou de l’image, mais sous un regard psychothérapique, c'est-à-dire dans une recherche de sens sous les apparences des gestes, des images et des mots2.

Précisons ce qui fait l’originalité de ma méthode de travail : personne n’est en position d’observateur derrière la caméra. Si l’on peut dire, la vidéo fonctionne seule. Le patient peut donc projeter ou imaginer la présence de n’importe qui à partir de cette caméra vidéo qui peut alors être investie comme un objet ou comme une personne. Cela permet également au patient de définir son approche sans être contraint, soit par un appareillage compliqué, soit par un individu qui capterait son image et interviendrait avec une relation de pouvoir ou de séduction. Ce qui, on le voit, la différencie des approches d’origines anglo-saxonnes où les dimensions comportementales ou techniques sont privilégiées au détriment du sens et de l’analyse du transfert3.

Mon hypothèse initiale du fonctionnement thérapeutique de la vidéo renvoie aux premiers échanges entre le bébé et sa mère, échanges qui détermineront tout le devenir de chacun.

Le dispositif mis en place provoque par l’apparition d’un double, un retour à des étapes antérieures du développement, une reviviscence de la relation à l’image du semblable. Cela un peu comme à l’époque où se joue la différenciation entre la mère et le bébé qui se construit lentement4.

Rappelons que cette élaboration de la personnalité intervient de manière fondamentale dans la construction ultérieure des processus symboliques. Pour schématiser, disons que l’image de soi perçue en vidéo conduit à celle qui a été élaborée par le petit enfant au stade du miroir5, au moment où, bébé, il tentait d’exister et d’envisager sa propre permanence. Il construisait alors sa propre représentation selon des stratégies et des données d’échange avec sa mère. D’où cette image d’un double intérieur, utilisé comme un support psychothérapique.

 

De l’image d’un double à l’idéal du moi

Le thème du double évoque les rapports de l’enfant avec son image mais aussi avec l’ombre, les génies tutélaires, la crainte de l’absence et de la mort. Il était peut-être primitivement une sorte d’assurance contre la destruction du moi, un démenti à la puissance de la mort. En ce sens, l’âme immortelle a sans doute été l’un des premiers doubles de l’individu, sur le plan spirituel. La création d’un pareil redoublement aurait pris naissance sur le terrain de ce narcissisme qui domine l’univers intérieur de l’enfant. Et ce pour conjurer la mort, c'est-à-dire la métamorphose et le changement d’état qui feront que le corps physique n’existera plus.

 On peut penser que l’idée du double ne disparaît en effet pas forcément avec le narcissisme. Elle acquerrait, au cours de développements successifs du moi, des contenus nouveaux. Peu à peu cette instance particulière s’opposerait au restant de l’individu. Elle servirait à s’observer et à se critiquer soi-même. Elle accomplirait un travail de censure psychique et se révélerait à notre conscient sous la forme d’une pensée ou d’une conscience morale.

Le fait qu’une pareille dimension psychique existe et puisse traiter un autre plan de chacun de nous avec distance, que l’homme par conséquent soit capable d’auto observation, permet à la vieille représentation du double d’acquérir un fond nouveau. Il est possible alors de lui attribuer un fonctionnement autre que celui du corps physique et de ses notions habituelles d’espace et de temps, bien que faisant partie de l’individu. Il est possible d’y voir l’ébauche des différents plans énergétique et spirituel qui appartiennent à des mondes régis par des lois différentes.

Toutes les éventualités non réalisées de notre destinée dont l’imagination ne veut pas démordre, toute les aspirations du moi qui n’ont pu s’accomplir par suite des circonstances extérieures peuvent s’y trouver réunies. Il serait possible également d’incorporer à ce double toutes les décisions réprimées de notre volonté où nous avons cependant cru agir librement.

Sur ce plan, il semble y avoir pour l’enfant une période d’hésitation pendant laquelle lui-même et l’espace où il se trouve se dédoublent, si bien que l’ubiquité lui parait tout à fait possible6 Notre inconscient garde sans doute une trace de cette époque, si l’on en croit la fascination qu’exercent le miroir et ses substituts. L’utilisation de la vidéo ravive ces moments et cette dimension réapparaît dans la rencontre du patient avec l’une de ses images reflétée sur l’écran vidéo.

 Cette peur ravivée confèrerait aux rapports avec notre représentation un sentiment de malaise, puisque se réveillent des angoisses archaïques, se révèlent le dédoublement et une forme d’absence à soi-même. La confrontation ranime également les craintes liées à un retour du refoulé, renvoyant aux avatars survenus dans nos premières relations au cour de la construction de notre identité. Elle renvoie au double et au rapport étroit qu’il entretien, d’abord avec la mère archaïque des relations primaires, puis plus tard avec une dimension critique qui s’apparenterait à la conscience ou à l’idéal du moi.

 

De la perception à la projection

Nous savons que dans les situations de dédoublement, le sujet supporte mal d’être pris dans un espace semi réel, semi imaginaire, c'est-à-dire entre deux images de lui-même. Sa perception s’altère et on revient à des modes de fonctionnement archaïques. Par un processus de régression restreinte et sous l’effet de l’angoisse, la fonction perceptive échappe en parti au principe de réalité et s’assimile à un processus de projection.

La vision par le patient de son image en vidéo risque donc d’être non seulement perceptive mais aussi largement projective et sans doute d’autant plus projective que le sujet se sent plus menacé. Par ailleurs, le pouvoir du regard (y compris celui de la vidéo, même sans personne derrière la caméra) est renforcé par le dédoublement prolongé de soi, soit en direct, soit en différé.

Le patient face à son image vidéo est renvoyé à une situation de « jamais vu – déjà vu », où intervient également ce sentiment ambivalent face à son image, comme face à un retour possible du refoulé.

Il semble que ce soit la structure du dispositif mis en place au cours de la psychothérapie qui permette plus efficacement qu’un autre dispositif, et pour certains patients, un retour de ce refoulé.

La crainte évoquée face à la présence de son image vidéo où trop de regard pourrait révéler et faire revenir les conflits enfouis et refoulés est maintenant plus compréhensible. Une forme de culpabilité engendrerait des défenses et la crainte éventuelle d’un châtiment « par les yeux », qui serait alors en rapport tout à fait indirect avec Oedipe.

Ordinairement, une seule et même relation logique, réversible à tout moment détermine une série de lieux identiques qui s’emboîtent les uns dans les autres. Au contraire, le dispositif vidéothérapique implique le retour à une organisation particulière et initiale de notre espace vécu où tout se réduisait au-dedans et au dehors, où le dedans était aussi le dehors et où l’espace du désir embrasait l’univers intérieur.

Si une certaine distance sépare matériellement une image du sujet perçu du sujet qui perçoit, au niveau du fantasme cela paraît s’effectuer tout autrement. Aucune distance ne semble séparer le sujet de lui-même, surtout dans la situation de direct qui se rapproche le plus de cette inquiétante étrangeté. Le perçu, dans son déroulement, matérialise un monde fantastique.

Basculant dans l’imaginaire, la perception fait alors place à un processus inconscient de projection. Il en résulte une organisation spatiale qui s’apparente à l’espace spéculaire où le sujet se saisit comme un autre et où l’autre est l’image de soi : un monde de la métamorphose du même.

 

Une organisation particulière de l’espace et du temps

Cette image sonore est un nouveau reflet parlé. Elle permet non seulement de nous voir, mais aussi de nous entendre. La co-action des deux discours (l’un de l’image, l’autre de la voix) entraîne une captation réciproque, à partir du même objet, c'est-à-dire de nous-mêmes comme sujet vivant.

Certes la réalité perceptible demeure essentiellement visuelle. Le sujet n’a accès à son image et à sa voix en même temps comme données audio-visuelles proprement dites, que lors du différé. Dans la confrontation en direct, même si l’image est parlante à un autre niveau, elle est avant tout « parlée ». Le sujet crée spontanément sa sonorisation, sa matière sonore, et son discours est effectivement synchronisé directement. Mais cette matière sonore ne lui est pas accessible en tant que stimulus externe pour des raisons techniques. Un effet de sifflement, appelé effet Larsen, exclut la possibilité de « s’entendre » au cours du direct.

Dans la confrontation avec son image vidéo, toutes les conditions de l’illusion sont créées. Même les catégories logiques comme l’avant et l’après sont bouleversées. Mais c’est l’effet même, participant à la création de cette illusion, l’image à l’écran, qui assure le contact permanent avec la réalité : l’existence d’une perception visuelle.

Et ce médiateur qui re-produit une image, celle du patient qui apparaît sur le moniteur vidéo n’est pas n’importe quelle image : d’une part, c’est la sienne et d’autre part, elle « passe à la télé ».

La confrontation de soi à son image représente d’une certaine manière une reconnaissance de sa propre personnalité, parfois jamais perçue. Elle objective un comportement et des apparences. A l’opposé, son aspect magique est aussi une sorte de déréalisation de ce qui est ou était familier et devient singulièrement étrange, comme une sorte de décollement de la réalité, qui transfigure.

Car, malgré le maintien constant en direct de la dimension spatio-temporelle « ici et maintenant », l’écran recèle en lui-même le pouvoir du simulacre de figuration du réel. Dans l’utilisation du direct comme du différé c’est cette ambiguïté entre la réalité et la fiction, ainsi que l’absence d’observateur placé derrière la caméra qui permettent d’élaborer, face à ce contexte une démarche transférentielle dont l’analyse se fait au cours de la cure.

Si le noir et blanc déréalise en un sens l’image de soi, renforce sa dimension symbolique et augmente en même temps la possibilité d’une sorte de projection perceptive, la couleur renforce la dimension narcissique et séductrice.

 

Spécificité opérationnelle de la vidéothérapie

La technique qui produit l’image marque une certaine perte du réel et porte en elle-même tout un potentiel symbolique et imaginaire. Son devenir à travers la perception visuelle du sujet est peut-être plus particulier que celui de n’importe quel phénomène perceptif traditionnel, étant entaché d’imaginaire.

Nous comprenons mieux maintenant que l’attitude de chacun face à sa propre image renvoie à la relation que chacun avait établie face à la présence et au regard maternels. Ainsi telle personne menacée de dévalorisation par le regard va mobiliser ses défenses et confier au double le statut de représentant d’un moi idéal magnifié. Pour telle autre, l’image perçue sera le signe de la disparition du bon objet détruit par des pulsions sadiques. Ne pouvant faire le deuil de l’objet perdu, elle repoussera l’angoisse dépressive qui menace de l’envahir.

C’est là que l’utilisation de la vidéo se révèle particulièrement intéressante parce qu’elle met en valeur les stratégies que le patient a dû développer pour survivre. La vidéo permet de les mettre immédiatement en jeu beaucoup plus rapidement qu’une longue analyse.

Je m’explique : chacun peut voir sa propre image, entendre son propre discours avec celui du psychothérapeute et accéder à une compréhension de soi-même bien différente de celle acquise dans le contexte d’autres psychothérapies, où seul le psychothérapeute est en position d’écoute pour renvoyer ensuite au patient le contenu du matériel qu’il a livré. Chacun se reconnaît à la fois sujet et objet, susceptible avec une aide de résoudre au travers des mirages du double un conflit qu s’est posé au seuil de sa différentiation du corps maternel en terme d’absence et de présence7.

En redoublant l’ambiguïté du corps par celle de la représentation réflexive en image, l’usage de la vidéo met en lumière une problématique complexe : celle de la représentation de soi par soi et de l’autoréférence, avec tous ses décalages et toutes ses ambiguïtés.

Dans cette expérience du dédoublement, toutes les possibilités de confusion et de conflit entre sujet et objet, dedans et dehors, moi et les autres que cela implique sont remises à jour pour être réorganisées et distanciées par le discours du psychothérapeute. Seul le langage peut créer une distance et maîtriser la situation d’angoisse initiale.

 

De l’inquiétante étrangeté aux images du désir

Mon mode d’approche sans observateur concret permet de remonter au niveau des projections à des stades plus archaïques. Chacun peut projeter sur cet outil vidéo un certain nombre de fantasmes. Si personne n’est concrètement derrière lui, tout le monde peut s’y trouver. Par contre les images enregistrées ne sont ni celles que voit les patients, ni celles que voit le psychothérapeute. Elles sont celle que la caméra, placée dans un endroit précis, « voit » et enregistre pendant les séances. De l’échange entre le discours sur les images et les images du discours surgit toute la spécificité de l’approche vidéo.

Et chaque individu réagit de manière bien différente et tout à fait déterminante face à son double, en fonction justement de l’élaboration qu’il a faite de l’objet maternel, de sa différenciation et de l’établissement de ce que nous avons appelé de la permanence de l’objet.

Selon ce que chacun projette sur elle, la présence de la vidéo peut apparaître sous de multiples formes : bonne ou mauvaise mère nous renvoyant notre image, regard instituant une permanence ou une reconstruction narcissique et identificatoire. Elle peut-être perçue aussi comme un regard prédateur, intervenant comme une instance supérieure toute puissante qui verrait et entendrait tout, possédant un pouvoir quasi magique ou mortifère, comme un double freudien, un représentant des instances surmoïques ou en relation avec notre dimension de conscience.

Comme on le voit l’utilisation de la vidéo n’est pas la solution à tous les problèmes et n’est pas souhaitable pour tous les patients. Elle nécessite de sévères précautions d’usage, sinon elle risque d’aboutir à des déstructurations, des enlisements narcissiques ou des blocages massifs.

L’image émergeant aux frontières du visible et de l’invisible est bouleversée par les regards portés sur soi, d’où qu’ils émanent. La présence du psychothérapeute et son discours sont également des regards qui peuvent être investis au niveau des projections et des transferts substitutifs au regard de la mère. Ces regards interviennent alors comme une coupure dans un ordre de soi qui s’était établi. Le « regard » de cette vidéo acquiert alors une qualité de regard constituant et facilite les investissements d’objet en venant ajouter une valeur positive à la perception d’une image de soi.

Le sentiment d’inquiétante étrangeté qui surgit au cours de chaque vidéothérapie permet à chacun d’aller à la recherche ludique de son image invisible souvent floue jusqu’à la détermination de sa place dans le désir de l’autre et plus tard dans le sien propre.

L’ambiguïté narcissique de l’utilisation thérapeutique de la vidéo tient dans ce questionnement et ce changement qu’elle introduit, par son choc entre la réalité et le fantasme, entre image visible et invisible.

 

Publié dans la revue Pratiques corporelles, n° 94, Nîmes, mars 1992.

 

 

1 Sigmund Freud, «  L’inquiétante étrangeté » (1919), in Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1933, pp 163-210.

2 Jean-Paul Thenot et Jean-Louis Tivolle, « Le psycho-vidéo-drame, un miroir parlant », in Dialogue, n° 74, Paris, 1981, pp 41-53.

3 Milton M. Berger, Vidéotape technics in psychiatric training and traitment, New-York, Brunner Mazel, 1970. Vidéotape technics in psychiatric haming, New-York, Brunner Mazel, 1978.

4 D.W.Winnicott, « Le rôle du miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant », in Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 10, Paris, 1974.

5 Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du  Je », in Ecrits , Paris, Le Seuil, 1966, pp 93-100. 

6 René Zazzo, Conduites et conscience, Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1962.

7 Jean-Paul Thenot, Vidéothérapie l’image qui fait renaître, Paris, Gréco, 1989.