Les articles de Jean-Paul Thenot

Esthétique du Tao

Il est possible ici d'entendre TAO comme l'on voudra. Ce mot est attribué à un moyen technologique contemporain, la Téléopération Assistée par Ordinateur. L'intelligence de ces sortes de robots, leur perception et leur mobilité sont d'origine humaine. Sans doute d'autres significations pourraient être attribuées à ce mot. Il s'agit aussi d'un texte de 81 chapitres attribué à Lao Tseu, qui traite d'une conception religieuse et philosophique de l'Être. Mais en fait le TAO n'a pas de nom. Si l'on dit qu'il signifie voie ou chemin ce n'est qu'une appellation, c'est à dire une métaphore pour exprimer l'inexprimable..

 

Ne pas se manifester dans le champ artistique classiquement constitué ne signifie pas ne plus exister. Etre silencieux ne veut pas dire ne pas être à l'écoute du présent ou du réel de son époque. La créativité ne n'exprime pas seulement dans des tableaux, des oeuvres, des installations, ou dans des mots. Elle peut s'exercer ailleurs et autrement. Œuvrer anonymement ne veut pas dire abandonner toute créativité.

Je sors donc d'une posture silencieuse, qui me fut sans doute nécessaire en son temps, pour parler de deux ou trois choses qui ont rapport avec l'art, le développement des sciences et des techniques et peut être la philosophie, même si ces choses, eu égard aux drames et événements quotidiens peuvent paraître à certains tout à fait dérisoires. Non que les guerres, drames et crises soient typiquement le fond de notre présent et de notre actualité, puisqu'ils le furent de tout temps, avec d'autres manifestations, d'autres horreurs et d'autres crises de société.

De tout temps aussi le milieu de l'art a toujours eu un ego exacerbé. La structure de son narcissisme aiguisé, et son désir d'être connu, reconnu et le premier partout a valu à certains des consécrations prestigieuses, des trains de vie confortables et d'agréables compagnies. Nous vivons des temps de nihilisme exacerbé, de nombrilisme, d'arrivisme ou d'exhibitionnisme artistique médiatisé. Certains s'en accommodent, d'autres moins.

Certains artistes se sentent obligés, pour se renouveler ou justifier leur production actuelle de renier sinon une partie d'eux mêmes du moins de dénier toute valeur à une partie de leur production ou de leur expérience artistique, comme Giorgio de Chirico face à sa période métaphysique, Martial Rayssse face à sa période nouveau réaliste ou d'autres face à l'art sociologique. Chacun , bien sûr, fait comme il peut ou veut.

Certains critiques deviennent amnésiques ou inconséquents en refusant de citer leurs sources, en omettant en acteurs indélicats ou en voleurs de concepts, un pan entier des travaux de certains créateurs. Il est vrai que l'inculture et la paresse se répandent dans un monde qui tend à se moquer de tout. Rappelons que le relationnel, l'interactif et la communication ont été développés comme thèmes centraux par l'art sociologique, en son temps1.

 

Du postmoderne à l'avènement d'une cosmogonie numérique

L'art contemporain ou actuel est de fait constitué d'une multitude de pratiques qui coexistent dans ce qui constitue la suite de l'appellation postmoderne, donnée par Jean-François Lyotard en 1979 et qui signait selon lui , en étant schématique, la fin des grands récits et le début des grands doutes. Bref on trouve actuellement juxtaposés la peinture, l'abstraction et la figuration, le réalisme, l'hyperréalisme, l'art pauvre, l'art brut, la photographie, des objets ou des actes ready made, des récits mis en scène, des vidéographies, des oeuvres virtuelles ou sur internet, des installations ou des créations, des événements, des interventions en différé ou en direct.

L'art est pour certains une idée minée par l'obsession du dernier tableau, de la mort de la peinture sinon des peintres, comme la représentation d'un monde qui bouge éternellement. Pour d'autres, il n'est que splendeur fanée et restes archéologiques ou ethnologiques d'une humanité dépassée par sa conception du monde. Jamais personne n' a interdit à qui que ce soit de pratiquer un art à sa convenance. Et que je sache, au nom de quoi, de quel progrès ou de quel totalitarisme, le numérique ou les nouvelles technologies quelles qu'elles soient, rendraient-elles obsolète, voire nulle et non avenue toute autre forme d'expression ou de création ?

Le problème est tout autre. Il s'agit de poser le plus lucidement possible les questions importantes, sur l'art lui-même ou ce qui se manifeste comme tel, la portée de son champ d'action et le rapport des artistes à leur époque, ce monde impermanent qui les entoure. Le créateur se doit de proposer une pratique en relation avec le réel, qui ne soit pas seulement illustrative, représentative, voire décorative. Ce qui veut dire que tout artiste à la sensibilité conséquente doit rester en prise sur le réel et le présent. Même si à ce moment il glisse inévitablement de l'esthétique vers ce qu'on pourrait appeler pompeusement l'éthique.

Un contexte technologique, historiquement inédit, nous est offert et imposé de manière socio économique. Il change radicalement les conditions de notre perception et de notre conscience. Pour comprendre cette mutation, se contenter de l'esthétique traditionnelle ou de la philosophie de la communication est désormais culturellement insuffisant.

Le monde, le réel et les technologies n'ont de cesse d'évoluer et de ce fait, notre rapport au monde lui aussi se transforme: le téléphone portable, les ordinateurs, internet, les cartes de crédit, les agendas électroniques, les e-mail bousculent les anciens réflexes et les habitudes acquises. On peut être présent à distance, agir et communiquer à distance. Les applications de la physique quantique sont omniprésentes. De nouvelles formes de représentations émergent, avec les réseaux, l'interactivité. Les jeux électroniques, les objets immatériels et l'économie virtuelle qui font partie de notre paysage quotidien.

La technologie envahit de plus en plus le milieu naturel. Ce qui influe non seulement sur notre rapport au monde mais sur le fonctionnement de notre conscience et notre façon d'appréhender les autres, ainsi que sur notre conscience esthétique. Mais surtout cela ébranle ou fortifie nos conceptions ontologiques.

Certes, des questions se posent avec acuité. L'utilisation des technologies actuelles remet elle vraiment en cause le système de l'art ? Privilégier internet et les nouvelles technologies, l'utilisation et la diffusion d'œuvres virtuelles sont-elles une manière de renouer avec l'esprit contestataire des avant-gardes ? Cela remet-il en cause le statut de l'art comme objet marchand ? Condamne-t-il l'exposition traditionnelle comme réactionnaire et rétrograde ? Comment peut-on battre le capitalisme par les produits de sa propre idéologie ? Subversion et production sont-elles les deux mamelles du capitalisme , qui déterminent en grande partie l'art contemporain ? L'esthétique de la subversion et l'esthétique de la production ont elles des différenciations formelles déterminantes ? Ne sont-elles que des déplacements d'ordre idéologique ? Quant aux biotechnologies, le lapin jaune transgénique exposé en 1998 par Edwardo Kac, les technologies de l'extrême, les travaux sur l'ADN, vont-ils devenir bientôt les arts de l'extrême ?

Il est vrai aussi que les nouvelles technologies utilisées comme moyen de l'art imposent la contemporanéité, le présent. La réalité immédiate d'une oeuvre est comme un fait accompli, théoriquement plus près de l'actualité, de ce qui se passe dans le monde, parfois avec une sorte d'adhérence. Le message c'est le médium disait Mc Luhan en son temps. Il est vrai qu'une certaine classification actuelle dans l'art contemporain semble indexée sur cette actualité immédiate. Réduire l'art ou l'expression au seul support électronique confondrait art contemporain et actualité immédiate, confondrait les manifestations de l'art avec une vague idéologie du progrès débouchant avec ce qu'on a connu du futurisme et de l'esthétique technologiste de Marinetti. Cela ouvrirait la voie à une ère fondée sur l'efficacité et le sentiment de communication universel. Les technologies nouvelles, multimédia, numérique, holographie comme concept artistique enverraient-elles à la corbeille tout autre moyen d'expression, y compris la vidéo ?

Pourtant l'art a toujours évolué, en apparence du moins. Il a utilisé des pratiques et des moyens techniques qui se développaient dans la société. La photographie, des découvertes de tous ordres de l'industrialisation, les idées pour un meilleur ordre social ont bouleversé non seulement notre vie, nos principes moraux ou philosophiques mais aussi notre sensibilité esthétique et la façon qu'ont eu les artistes d'appréhender notre place dans le monde.

 

La pratique de l'art dans une perspective ontologique

 J'en viens à reprendre à titre de mémoire mais sans les développer, ce qu'on pourrait appeler les points centraux d'une approche qui se nommait à son origine art sociologique et qui a nécessairement évolué ou qui s'est développé différemment2.

De toutes façons si un état d'esprit reste identique, la multiplicité et l'approche de chaque pratique a évolué. Sous certains aspects l'art sociologique pur et dur des premiers jours, précurseur d'un état d'esprit et d'une pratique relationnelle nouvelle a été récupéré et s'est dilué dans les réality show, les jeux télévisés, les interactions et participations, les micro trottoirs, la prise en compte des opinions de chacun, via les SMS. Sous cet angle, il a précipité la prédiction de Warhol qui disait que chacun serait célèbre pendant un quart d'heure de sa vie. Sous d'autres aspects il a quitté une sorte de fixité dogmatique apparente et s'est manifesté dans la pratique de certains artistes qui a priori étaient aux antipodes de ce genre de méthode.


Premier point: Les regardeurs ne sont pas des spectateurs passifs. Ils participent à l'action, à l'intervention, au questionnement qui vise une forme d'éveil. Il ne s'agit pas de consommateurs d'art. Ils ne reçoivent pas un tableau ou une sculpture tout rôti dans le bec, ils participent, ils parlent, répondent, communiquent, sont parfois co-auteurs ou co-propriétaires3. Ils sont au cœur d'une pratique inédite à l'origine, qui peut sembler bizarre à certains et qui consiste à un échange de paroles, d'actions ou de réflexions. Bref une sorte de laboratoire de la connaissance de soi et de notre place au sein du monde.

Cette pratique est d'autant plus bizarre qu'on ne peut pas parler en termes de réussite ou d'échec, la tenue de l'intervention dirons nous n'est pas l'affaire du seul "artiste" qui propose, mais aussi du regardeur participant lui- même. Certains parlerons ici d'interactivité. Il se trouve que dans cette pratique le regardeur est partie prenante et porte une partie de la réalisation4. Il s'agit donc d'un échange, d'un partage absolument inédits dans l'histoire de la création mais aussi, dans la pensée rationnelle et sectorisée de notre manière de concevoir l'art et la création dans la pensée occidentale. Cela nous met à des années lumière de l'idéologie qui sous-tend celle d'un tableau de chevalet classique selon laquelle une icône serait pour être regardée dans une sorte d'arrêt sur image admiratif, comme une condensation du réel avec l'aspect illusionniste, décoratif et marchand qui s'y attache.


Deuxième point: Le créateur n'a pas vraiment de place sociale: ni artiste, ni chercheur, ni scientifique, ni architecte, ni philosophe, ni sociologue. Il se situe en marge, au carrefour de chacune de ces disciplines. Quand je dis cela je pourrais parler, de la même manière, de la place du psychothérapeute ou du psychanalyste, qui eux aussi n'en ont pas vraiment et ne doivent pas en avoir. Tout comme l'analyste, donc, l'artiste sociologique n'a pas de place. Si on lui en trouvait une, si on lui en assignait une, il n'y aurait plus d'analyste ni d'artiste sociologique. C'est peut être difficile à concevoir ou à imaginer. Mais c'est comme ça que ça se passe et que ça marche. Prétendre donner une place au créateur tel que nous l'envisageons, essayer de l'inscrire dans les préfectures du beau, de l'iconique, dans des coordinations de galeries, de musées, de critiques, de marché, du côté du spectacle et de la distraction, qui abuse souvent d'une forme de subversion revendiquée et affichée, le circonscrire dans des opérations de quadrillage social et culturel, ce serait toucher au cœur même de ce qui constitue la spécificité des créateurs ou des analystes, je le répète, en tant que praticiens et créateurs d'œuvres mentales et non strictement comme producteurs d'objets marchands formatés.


Troisième point: Il n'y a pas de langage d'intervention ni de syntaxe standard. Il faut un cadrage initial, des règles du jeu si je puis dire, mais qui ne soient en aucun cas des dogmes, seulement des indications, des conseils, des directions. Toute intervention est comme une partie ludique, il y a des schémas pour le début et la fin, mais chaque partie, donc chaque intervention est différente d'une autre. Chacune obéit à un scénario absolument singulier et souvent d'une grande complexité.

Cet art n'aura jamais la possibilité ni le désir d'un langage plastique véritable, c'est à dire une sorte de logo aisément reconnaissable, un style d'artiste que le marché peut reconnaître facilement5. Pas de référent institutionnel qui déciderait du langage élaboré, d'un langage réifiant, unique et totalitaire. Pas d'évaluateur patenté pour nous dire où nous en sommes. Cela je pense peut être énoncé comme une sorte de principe majeur. On peut certes le refuser. Mais, sans lui, il n'y a plus de création ni de recherche, ni d'analyse critique du tout, plus de dépassement de la problématique de l'art.


Quatrième point: Pour le créateur, il n'y a pas une technique, parce qu'il y en a plusieurs, toutes aussi valables dans la mesure où elles se montrent opérantes, révélatrices, donc efficaces. On ne pourrait pas écrire un livre de recettes ou de techniques, car il n'y en a pas. Ce ne serait qu'un assemblage qui tiendrait lieu de livre n'arrivant pas à s'écrire. Nous n'aurions qu'une énumération incomplète, comme l'a tenté Blaise Galland6 :leurre, vide créateur, parodie, simulacre, canular, provocation, contradiction, paradoxe, déplacement, répétition, détournement, piratage, absurde, injonction paradoxale, humour, dérision, métaphore, incongruité, ironie… ou bien encore, internet, intervention à distance, en direct, holographie…. Ce qui pourrait unifier les approches, ce n'est justement pas la question de la technique puisqu'elle est ouverte et ne se limite pas à un outil, fut -il de haute technologie.

Si l'on voulait à tout prix en trouve une, la seule règle technique serait la méthode, c'est à dire l'implication personnelle et cependant distanciée qui permet d'associer et de penser librement, dans une sorte de libre arbitre ( mais cela existe-t-il vraiment ?) qui serait l'équivalent de la libre association en analyse. Ce serait donc une règle complexe, difficile à comprendre et surtout variable par définition d'une personne à l'autre. Une sorte de règle impossible à unifier dans une procédure ou un protocole. Répétable, peut être, mais dans la variation, l'adaptation et le contexte, autrement dit expérimentale, existentielle, voire ontologique.


Cinquième point: Il y a de l'impossible. L'analyste dirait de l'incurable. Sans doute le chercheur ou le créateur peut, par ses échanges, ses questionnements et ses installations permettre l'ébauche d'une réflexion, sinon d'un éveil qui peut améliorer les choses et aider chacun dans sa compréhension du monde et de lui-même. Mais il y a des cas où les techniques d'intervention ne débouchent pas sur quelque chose, où des interventions ou des installations se révèlent inopérantes. Et il faut accepter cette éventualité. On ne peut parler ni d'échec ni de réussite. Des processus nous échappent, nous ne sommes pas tout puissants et nous avons nos limites. Ainsi s'il y a bien un principe constitutif de notre pratique c'est celui selon lequel il y a une part des choses dont la persistance ou le non questionnement ne tient ni à la maladresse du créateur, ni à l'échec de la méthode, ni à la préparation insuffisante du dispositif, ni à la situation des personnes concernées ou intervenantes, mais au contexte et à la situation même des êtres.

Mieux, ce point est au cœur de tout ce qui peut se penser de plus important: il procède de l'idée qu'il y a une impossibilité ou une négativité qui peut être non seulement de circonstance mais parfois, aussi, de structure. Les groupes et les communautés ne sont jamais parfaits, les individus ne sont pas totalement bons ou mauvais et il en est de même pour les technologies. On ne peut pas toujours faire évoluer les choses, certaines personnes ne peuvent être déprises de leurs habitudes, de leurs conditionnements et de leur part maudite. Bref, il y a de l'impossible ou de l'incurable. Ce n'est pas pour cela qu'il ne faut pas continuer.


Pour conclure sur ce point, disons que les pratiques évoluent avec les liens, les voyages, les rencontres, les travaux, les recherches, les collaborations avec des personnes ou des organismes, technologiques ou non. L'histoire même du mouvement sociologique, sa percée historique opérée par les dispositifs mis en oeuvre, sa transformation et son évolution ses intérêts diversifiés, à travers les débats, les schismes et les reniements, à travers ce qui peut apparaître de l'extérieur comme des querelles de tendances ou de personnes, participe de la vie et de l'auto-formation des créateurs. En prise sur le monde présent, avec des échanges et des confrontations, on fabrique sa propre pratique.

 

De l'approche sociologique au langage de l'être

Tout naturellement, comme le jazz a renversé la valse ou l'impressionnisme a tué le faux jour, des artistes ont quitté le chevalet pour la machine, ont changé de modes d'expression, de moyens d'action, de supports et de surfaces. A la toile succède le tissu social, au broyage des couleurs et à la mise en tension sur châssis succèdent l'expérimentation, l'intervention avec un groupe de personnes, avec la vidéo, internet ou d'autres moyens. A la représentation du réel succède la mise en question, la recherche du sens de ce réel social, technologique et du mode de fonctionnement de notre conscience face à ces bouleversements. Prendre en compte les aspects socio-économiques, biotechniques, les positions de l'individu, n'est pas pour conforter l'ordre établi, mais pour interroger les rapports sociaux et les consciences en vue de les transformer.

Des artistes ont été conduits à changer radicalement les systèmes de représentation traditionnels, à s'emparer de nouveaux moyens d'expression et à élaborer de nouveaux concepts. Les arts sont -ils devenus de nos jours une pratique, un questionnement, une sorte de mise en actes philosophique ? Certaines oeuvres tendraient à nous y faire penser.

Pour cela, l'utilisation des technologies en art n'est pas indispensable .Un simple exemple. Quand Raynaud détourne des symboles de la vie institutionnelle, en l'occurrence le drapeau, avec sa valeur de communication globale, sa signifiance et son intensité, il déplace un objet qui n'est pas n'importe quoi puisqu'il est à forte connotation émotionnelle, symbolique et politique. Quand il procède à la mise en place de Blok frontières à Kimpo en lisière de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, où un socle rouge avec des hampes à drapeau vides attendent une improbable réunification, son travail est en rupture par rapport à la pratique artistique classique et provoque questionnement et réflexion sur le sens et les limites de notre monde actuel.

L'utilisation de technologies ne se justifie que si ces technologies deviennent des dispositifs générateurs ou matérialisateurs de métaphores et ce, dans une rigueur de questionnement et dans l'aptitude à les faire voir avec les yeux. Un autre exemple. Dans l'une de ses installations, IO, Giovanelli dispose un moniteur reposant sur un miroir d'huile noire de vidange, comme écrasé par un énorme rocher. Il diffuse des images et le son de gouttes d'eau dessinant des cercles concentriques dans un plan d'eau. Un autre moniteur dissimulé par le rocher diffuse des images d'une bouche qui énonce les textes du Tao sur l'être, en italien, bouche que l'observateur ne peut voir que par reflet dans le miroir d'huile noire. L'individualisme confronté aux assauts du flot multiple et incessant d'informations de notre réalité électronique se perd dans la profondeur visuelle de notre mémoire.

Impossible de citer tous les artistes: Nam June Paik ou Bill Viola avec la vidéo, Paul Earls avec la lumière, Dieter Jung en utilisant la technique holographique, Jeffrey Shaw dont la pratique ludique interroge les modalités d'implication du spectateur, , le projet d'utilisation des satellites de Jean-Marc Philippe et Pierre Comte, mais aussi Roy Ascott, Fred Forest, avec internet et de miltiples technologies, Masaki Fujibata, poète de l'interactivité virtuelle, Jean-Louis Boissier, Grégory Chatonsky, Miguel Chevallier, Michet Bret, Edmond Couchot, Sophie Lavaud, ou Marie Hélène Tramus.

Il ne faut céder ni aux formules, ni aux facilités, ni aux modes, fussent elles régressives ou séduisantes, pas plus qu'aux sirènes de l'opportunisme et du marché. Mieux vaut s'enfoncer avec austérité et détermination dans la pratique choisie et engagée en refusant les compromis. En un mot il faut distinguer l'œuvre, qu'elle soit du reste artistique, littéraire, cinématographique ou musicale, du produit, formaté, modélisé, répondant au succès du moment et à une demande sociale ou culturelle pressante. Mais le marché de l'art fonctionne sur cette confusion systématique.

Pour ma part, pensant que ma partition publique au sein de l'art sociologique était jouée7, j'ai quitté les lieux de l'art et ai décidé de poursuivre ce que j'avais toujours considéré comme l'art et le questionnement premier, l'éveil du psychisme et le travail avec les patients, la mise en acte avec les mots par la psychothérapie et l'analyse. Ne me limitant pas aux mots, j'y ai introduit un matériel technologique, contre l'avis de certains de mes pairs, en élaborant une pratique utilisant la vidéo8 et ses possibilités de visualisation.

J'ai poursuivi un questionnement et un travail d'éveil, ma pratique d'art sociologique et ontologique étant poursuivie dans ce travail. Mon intérêt envers la science. et les systèmes de perception globale et primordiale m'a dirigé vers la sensibilisation aux modes de régulation vibratoire des lieux et des habitats par le Feng Shui chinois et la géobiologie de la construction des cathédrales. Des réflexions sur les mécanismes du psychisme humain et notamment la voyance9. sont proches à mon avis dans leur questionnement critique et leur état d'esprit des autres activités que je menais dans d'autres champs, avec d'autres moyens.

Mais en art comme en psychologie, le manque d'ouverture et les conformismes traditionnels sont les mêmes. Ces champs, par leur peu d'ouverture aux sciences et au bruissement du monde ont de grandes difficulté à remettre en question leur objet, leurs méthodes et leurs modes de fonctionnement.

Pourtant, à un niveau certain, irrémédiable mais cependant invisible, les concepts de la physique quantique, auxquels on doit la plupart des technologies actuelles et courantes sous-tendent actuellement toute notre science et portent en eux les germes d'une immense révolution culturelle à venir. Je pense qu'on pourra ouvrir la voie, dans les années qui viennent, à une compréhension nouvelle de la conscience et de son fonctionnement, en se basant tant sur la science dure que sur les expériences vécues, de type niveaux de conscience, en pointant de surprenantes analogies entre la matière et l'esprit.

L'art en général et celui d'inspiration sociologique en particulier ne se situent pas à un moment particulièrement crucial de leur histoire. L'un et l'autre sont censés être morts depuis longtemps et ont revécu sous divers oripeaux, l'esthétique de la communication entre autres. S'appelerait-il aujourd'hui art ontologique ou esthétique du Tao ne changerait rien au problème. Il s'agit d'un état d'esprit et tel le phénix , il renaîtra toujours de ses cendres. Peut-être l'un de ses actes de naissance était-il le 30 octobre 1938 lorsqu' Orson Welles à la radio déclencha panique et questionnement avec ses informations fiction ? La communication déjà et ses réseaux, avec l'utilisation d'un média de l'époque... La psychanalyse elle aussi d'une certaine manière est morte et a revécu sous d'autres oripeaux. Le cinéma aussi, on le sait est mort dans certaines régions du monde. Peut être même partout nous dirait Godard. Et le roman, qu'en dire ? Nous sommes tous en sursis, en lisière de l'oubli et de la banalisation.

Nous savons que nous avons moins de chance d'être entendus que ceux qui prédisent une vie sans temps morts ou une jouissance sans entraves, qui n'ont aucune chance d'advenir. Ou que ceux qui préconisent un retour aux réalités esthétiques ordinaires, à la picturalité de chevalet comme nostalgie océanique. De toutes façons, comme le rappelait Simon Leys dans un texte essentiel sur Don Quichotte, seuls les perdants, c'est à dire ceux qui ne s'accordent jamais aux déraisons du monde tel qu'il ne va pas, ont des chances de le changer.

 

Paru dans Flux News n° 34, Liège, 2004

 

1 Manifeste 1 de l'Art Sociologique, paru dans "Le Monde" du 10 octobre 1974. Voir également les articles, les manifestes suivants et les textes de catalogues, dont Collectif Art Sociologique, Musée Galliéra, Paris, 1975.

2 Notamment avec l'Esthétique de la Communication. Manifeste de Mario Costa et Fred Forest, 29 octobre 1983. Voir également numéro spécial de + - 0 n°43, Bruxelles, octobre 1985.

3 Interventions et travaux de Jean-Paul Thenot et Jean-Pierre Giovanelli, notamment Nous sommes tous des écrivains ,Nice, 1978.

4 Jean-Paul Thenot, Pratique artistique et interventions sociologiques, dans + - 0 n°8, Genval-Lac, 1975. Repères sur des travaux effectués entre janvier 1969 et juillet 1976, dans Art Sociologique, de Fred Forest, Ed UGE, Coll, 10/18, Paris, 1977.

5 Rappelons notre pratique d'artiste ayant consisté non pas à présenter des œuvres, mais à faire intervenir des praticiens et des intellectuels, dans le contexte de l'Ecole Sociologique Interrogative (Fischer, Forest et Thenot), dans les années 70: entre autres Paul Virilio, Abraham Moles, Pierre Restany, Vilem Flusser, Edgar Morin, René Lourau, Henri Lefèvre ou René Thom…

6 Blaise Galland Art sociologique, sociologie esthétique, Georg, Genève, 1987.

7 Nouvelles propositions théoriques. Collectif Art Sociologique, suite et fin. Fred Forest et Jean-Paul Thenot, dans "Intervention" n°12, Art et Société , Québec, Canada, 1981.Voir un texte plus récent de travaux et de directions, "Les monochromes ne sont plus ce qu'ils étaient" in Y a-t-il encore une avant-garde ?, Témoignages en hommage à la revue + - 0, Editions Tandem, Gerpinnes, 2003.

8 Jean-Paul Thenot, Vidéothérapie, l'image qui fait renaître, Gréco, Paris, 1989.

9 Jean-Paul Thenot, Les sorciers face à la science, Le paranormal, faits et preuves, Le Rocher, 2004. On trouvera, avec la prise en compte des concepts de la physique quantique les réponses à un certain nombre de questions que tout un chacun est en mesure de se poser: Peut-on voir dans le futur? Guérir à distance ? Comment un sourcier peut-il découvrir un courant d'eau invisible ? Les torsions de métaux et la psychokinèse ne sont-ils que des leurres destinés aux crédules et aux simples d'esprit ? Créer n'est-il pas simplement découvrir ?