Les articles de Jean-Paul Thenot

Les mots dans le petit traité d'existence

Chacun d’entre nous a rêvé de réaliser une action, qu’elle soit grandiose ou presque insignifiante, mais qui ait un sens et exprime quelque chose d’important, comme un souffle intense qui donne soudain le sentiment illusoire mais profond d’être libre et d’exister pleinement. L’insatisfaction permanente nichée au cœur de l’homme est le moteur essentiel de l’action et de la création. Nous nous adonnons presque tous, parfois sans le savoir, à la fuite dans l’activité ou au divertissement au sens pascalien, pour répondre à la lourdeur de l’existence.

Le fait d’exister est une tâche pesante et l’art d’être, pourrait-on dire, est sans doute un art que certains artistes abordent avec sérieux et d’autres avec humour et légéreté. Certains cherchent à nier le réel, ou à l’embellir, d’autres à le modifier au gré de leurs désirs, ou mieux, le transfigurer. La recherche des possibles s’impose pour agir sur le monde de manière utopique ou réelle. Œuvrer c’est construire et se construire, exprimer sa manière d’être au monde. C’est se projeter dans un ailleurs imaginaire, celui des potentialités futures et d’une mise en actes des possibles.

 

Un instrument d’optique

En vérité, si vous vagabondez dans le « Petit traité d’existence à l’usage des jeunes artistes et des amateurs d’art », dans cette liste d’actions, qu’il est conseillé d’appeler partitions et d’utiliser au sens musical du terme, c'est-à-dire comme quelque chose d’écrit et de noté, jouable et rejouable à l’infini par des interprètes, vous avez la surprise de rencontrer toutes sortes de propositions. Elles peuvent paraître tour à tour politiques, philosophiques, absurdes, provocatrices ou carrément obscènes, pas toujours artistiques. Selon votre mode d’être au monde, vos centres d’intérêt, vous leur accorderez un certain sens, qui sera inévitablement différent d’un lecteur à l’autre.

Vous serez induits, vous aussi, à proposer votre signification, par le jeu d’une libre association d’idée. Ce qui montre qu’il n’est pas besoin d’interpréter le plus fidèlement et le plus intellectuellement possible un récit original, mais qu’il suffit de se laisser aller, d’oublier que l’interprétation, au sens musical, est une forme et que pour saisir cette forme, il faut revenir à l’essence du récit, c'est-à-dire d’une certaine manière à soi-même.

Proust, dans « Le temps retrouvé », abonde dans notre sens: « En réalité chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même ». Plus loin, il poursuit : « Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci ou avec celui-là, avec cet autre »…L’affinement de l’observation ne va pas sans une certaine sophistication du langage. Le filtrage du monde objectif par la sensibilité de chacun peut être révélé par la qualité de l’appareillage optique que peut devenir la littérature, dans un usage bien pensé.

L’ancêtre de ce livre est un envoi postal « Constat d’existence » expédié en 1970 non seulement aux professionnels de l’art, critiques, artistes, galeristes et collectionneurs, mais également à trois cent personnes choisies par des tables de nombre au hasard. Dans cet envoi étaient énoncées de la même manière, en quelques phrases, des propositions réalisées par quelques artistes reconnus de l’époque, sans toutefois mentionner leur nom. Ce message, isolé de tout contexte et de toute référence demeurait peu compréhensible pour les destinataires « anonymes » qui le recevaient et restait dans la perspective d’une énigme en gardant une portée réellement questionnante, qu’il soit identifié ou non en tant que fait artistique1.En dehors de l’intrusion sociologique, c’est cette ambiguïté au niveau du décryptage qui est intéressante, dans la mesure où elle met en évidence les différents niveaux de lecture que suscite un même texte, selon qu’il est identifié ou non en tant que fait artistique. Qu’est-ce qui fait qu’un acte, un geste ou une attitude deviennent art ?

De nos jours, en général, l’œuvre n’est devenue qu’indice de son contenu et l’art est ailleurs, comme toujours, au-delà du visible. Autrefois, en se fiant attentivement à la forme, on accédait au sens d’une œuvre. Parmi d’autres, les noms de Kazimir Malevitch et de Marcel Duchamp symbolisent la fin du lien classiquement entretenu entre la forme et le sens. En contrepartie, cela induit le risque et la possibilité de présenter tout et n’importe quoi…

Dans ce « Petit traité d’existence… »  les actions sont regroupées dans douze chapitres dont les titres et le classement restent volontairement aléatoires. Le choix des actions est tout aussi arbitraire et injuste. Il existe trois mille, dix mille et plus d’actions réalisées de par le monde, au titre de l’art dont un grand nombre d’auteurs nous sont tout à fait inconnus. J’ai limité à 1000 un choix qui comprend inévitablement de nombreuses omissions et une subjectivité évidente.

 

Le parti prix des mots

Contrairement à l’idée reçue, une description photographique n’est pas forcément plus éclairante qu’une description verbale. La photo n’est qu’une appréhension possible d’une œuvre. Prise sur un lieu précis, son cadrage et sa signification restent très subjectifs et ne permettent pas, contrairement à ce qu’on croit, de mieux percevoir les œuvres, de mieux les comprendre ou d’en être ému. Elle n’est que reproduction partielle, hors échelle, hors coloris, hors contexte, hors cadre de quelque chose qui s’est absenté, surtout lorsqu’il s’agit, comme ici, d’actions qui ont eu une durée et un vécu particuliers. La part d’invisible s’en échappe tellement qu’une reproduction photographique n’évoque qu’avec peine quelques cendres de la création.

Pour ceux qui me considèrent trop dadaïste ou trop philosophe, c’est selon, je les renvoie au site de l’américain Matt Richardson. Il vient d’inventer un appareil qui produit des descriptions d’images au lieu d’images. Je m’explique : on cadre l’objet et lorsqu’on appuie, au lieu d’une photo, il sort un texte imprimé qui décrit l’objet ou parfois donne des jugements esthétiques sur le réel. Exactement ce que vous allez trouver dans mes pages. Excepté que je ne décrit pas des objets, mais des gestes, des attitudes, des performances. D’où le recours aux mots et à une forme symbolique de description du réel émotionnel par le langage.

Certes les mots sont des pièges pour la pensée et sont souvent une source de malentendus. Ils ont l’air d’impliquer une référence à une réalité bien définie et cette réalité qui existe pour l’un n’est pas la même réalité que celle qui existe pour l’autre. Parfois la difficulté de communication entre les humains vire au gazouillis d’oiseaux et certains discours, arbitraires ou confus s’annulent dans un chaos sonore. Mais le langage, soulignons le remplit une fonction capitale en créant un semblant de réalité organisée dont nous avons besoin pour nous entendre et tenter de vivre ensemble.

 

L’œuvre comme partition

En dépassant l’aspect langagier des partitions, nous pourrions aller voir du coté de leur capacité conceptuelle à être saisies, et transmises à une sorte de postérité. Et cette capacité passe par l’utopie d’une communication possible entre les hommes2. Le remake, bien connu au cinéma, affirme l’idée de modèles réutilisables à l’infini, de synopsis disponibles tant pour l’action quotidienne que dans un espace artistique. C’est dans la différence que se joue l’expérience humaine : l’art est le produit de cet écart. Le développement d’internet et du numérique, la démocratisation de l’information, l’apparition du sampling ont facilité l’émergence d’une nouvelle culture, où, pour résumer schématiquement l’instrumentiste est devenu moins important que le remixer, les concerts moins excitants que les rave party et où la notion d’authentique ou de faux est passée à la trappe. L’appropriation est devenue un mode d’existence et chacun peut se permettre de tout re-jouer.

Cette nouvelle culture s’est structurée avec la succession de générations qui reconstruisent et interprètent la « progression » avant-gardiste des transgressions, tant en littérature, qu’en musique ou en art. Des générations se situent dans l’emprunt, la citation et l’autoréférentialité aux moments de la très courte histoire de l’art contemporain, spécialisée et close sur des modèles, qui ont cessé d’être les anti-modèles qu’ils se voulaient à l’origine. D’où un jeu citationnel, de clin d’œil, de ready made « de ready made », de zapping appropriatif, comme le pratiquent un certain nombre d’artistes, toute une partie des règles du jeu de l’art contemporain et officiel consistant à s’attribuer des morceaux et des partitions pour les interpréter et les revisiter selon des principes personnels.

Au bon sens du terme cela rappelle la réécriture du Don Quichotte, dans la nouvelle de Borges3, réécrit mot à mot mais dont la signification est totalement différente, compte tenu du changement d’époque… ou Borges encore, disant « Les lecteurs créent à neuf l’œuvre qu’ils lisent. » et osant affirmer : « Chaque fois que je cite Shakespeare, je m’aperçois que je l’ai amélioré »…

 

Une mise en circulation dans le monde

Toute réactivation n’est pas une reproduction à l’identique : elle opère non seulement au niveau de l’interprétation, mais aussi comme sur une spirale, un tour supplémentaire dans la distanciation, dans le détachement à l’égard d’un référent qui peut être une micro culture, un cercle d’initiés ou la doxa esthétique du grand public. Ce qui implique aussi une conception ouverte et évolutive de la conservation des oeuvres, qui autoriserait une part d’interprétation. Cette interprétation est à entendre de deux manières : à la fois expliquer comme le fait un critique et exécuter, comme le fait un instrumentiste, ou comme on le dit d’une œuvre musicale. Autrement dit la faire exister par sa « mise en circulation dans le monde, » grâce à la médiation et la qualité de celui ou ceux qui l’interprètent. Comme Christian Boltanski4, nous pensons qu’ «  il y a toute une partie de l’art contemporain qui est à interpréter, qui est plus ou moins notée, comme des partitions extrêmement précises ». Il propose par ailleurs de dé fétichiser les œuvres d’art conceptuel, réclamant de ne pas les déplacer physiquement mais de les réinterpréter à chaque mise en exposition, avec de nouveaux matériaux : « Il y a une règle du jeu que l’auteur essaie de donner et la chose est évolutive, et peut se transformer, c’est une notation musicale. »

On conçoit facilement un artiste passant une petite annonce dans un journal: « Recherche interprète d’installations ou d’actions ». Le mouvement de participation ou de délégation des « pouvoirs » de l’auteur aux participants, engagé dans la fin des années soixante et auquel participa l’art sociologique avait anticipé cette ouverture5.

Cette conception interprétative et constructiviste de l’œuvre d’art rejoint les tendances contemporaines des sciences sociales et de la philosophie de l’art, ce qui permet d’observer que l’art est la continuation de la philosophie par d’autres moyens. L’œuvre se donne à travers des médiations reproductibles à l’infini, telles les partitions musicales ou les œuvres littéraires. Nelson Goodman6, souligne que l’objet créé par un individu peut être traité non comme « unique » mais comme une possible déclinaison d’un concept abstrait qui, lui, constitue l’œuvre véritable, faite de ses interprétations successives.

Ce catalogue de partitions nous parait judicieux, au sens où il amplifie le phénomène pour lui tordre le cou. Comme au temps de l’art abstrait Tinguely avait réalisé une machine à peindre abstrait, les Partitions sont une sorte de machine à reproduire des performances, un appareil citationnel, qui permet de faire ou de refaire, bref d’interpréter à son gré des notations préalablement écrites.

Se questionner sur le bien fondé de telle ou telle intervention n’est pas la moindre qualité des partitions qui proposent au regardeur de mots que vous êtes, une éventuelle lecture critique de certaines actions de l’art contemporain, dans leurs aspects divers : questions actuelles sur l’esthétique, limites de l’originalité au sein du champ artistique, permissivité et possibilité d’aller parfois jusqu’au monstrueux, jusqu’à l’intolérable, au prétexte de l’art. Aujourd’hui, plus qu’hier, avec la multiplication effrénée des images toute perception devient un jeu projectif. Personne ne lit le même livre, ne regarde le même tableau ni ne voit le même paysage. Images et textes sont sujets aux rapts, aux collages et aux détournements divers. Ils ne sont plus par leur présence permanente que des propositions, des partitions sur lesquelles s’exerce et s’anime chacun d’entre nous.

 

Le lieu de l’art

Si un petit vent extravagant et insensé souffle parfois dans ce catalogue atypique, il renvoie pourtant à des actions qui ont effectivement été réalisées par une ou plusieurs personnes, soit dans le cadre d’une intention artistique soit lors d’un projet la dépassant, en profitant du champ de l’art pour l’exprimer. Ce qui ne manque pas de questionner tout un chacun sur ce qu’est ou ce que prétend être l’art aujourd’hui, tant dans les motivations des créateurs que dans leurs pratiques ou leurs conceptions théoriques du beau, du bien ou de la vérité. Pour le dire autrement, ce petit livre n’est rien d’autre, au temps du zapping permanent, qu’une manière ludique de pénétrer un aspect de l’histoire de l’art contemporain. Notons que comme dans un quiz, les curieux pourront trouver l’auteur de chaque action décrite en allant au répertoire situé à la fin de l’ouvrage, en se référant au numéro indiqué. Les non spécialistes pourront découvrir ce qu’ils croyaient auparavant impossible ou déraisonnable et les initiés pourront contrôler le bien fondé de leurs connaissances…Bref l’opportunité de prendre l’art au mot.

 Si l’œuvre devient une partition à interpréter, une conception ouverte de la création, le lieu de l’art se situe dans la manière d’en parler ou de le mettre en actes. En fait, les questions centrales subsistent: L’art peut-t-il être autre chose qu’une marchandise ? Un positionnement politique et existentiel du travail de l’art, comme une sorte d’antidestin est-il encore concevable ? Faut-il se demander « Quand y a –t-il œuvre (d’art) ? plutôt que « est-ce une œuvre d’art ? », Y a-t-il un vrai chef d’œuvre lorsque nous avons le sentiment de toucher à l’essentiel ? Le fait de signaler un acte fait par un artiste ou par quelqu’un d’autre suffit-il à le faire entrer dans l’art ?… Nous ne confondrons pas sa propre réception critique et commerciale avec le vrai but de sa pratique, pas plus que nous ne reviendrons, ici, sur le « caractère énigmatique » de la marchandise selon Marx7. Il s’agit de remettre en jeu des travaux d’artistes antérieurs ou contemporains par le primat du langage et la lutte contre la réification objectale.

Ce catalogue improbable permet de refaire le dernier Beuys, de réinterpréter le premier Duchamp, de parodier un film de Godard, de Pasolini ou bien d’Hitchcock, de réinventer Acconci, Wim Delvoye ou Rauschenberg, de jouer un silence de John Cage et les partitions de nombreux autres artistes…Cette liste actuelle et inactuelle, de toutes façons incomplète, où pointe le refus de certaines créations contre l’embrigadement par les contraintes de la production mondialisée, l’imposture d’une liberté individuelle magnifiée, ou d’une intériorité mythifiée, montre en creux les effets de surface de notre univers quotidien médiatisé. Elle joue avec les codes de l’humour, de la dérision et tente de faire de certains moments de vide et d’attraction, un nouveau chapitre de l’histoire de l’art et qui ravive la mémoire d’artistes et de critiques amnésiques d’actions passées..

La tentative est d’ouvrir la question du langage comme véhicule en art, pour la parodier immédiatement, quitte à retoucher les grilles de lecture et les détournements duchampiens. Les questions soulevées en arrière plan sont parallèles dans leur énonciation critique du mouvement de pensée historienne de Foucault et de la philosophie deleuzienne, qui montrent que si le philosophe est celui qui trouve le fin mot, sinon le mot de la fin, c’est l’artiste qui le transforme en énigme …

Peut-on pour autant penser que je me suis confronté, à l’insu de mon plein gré, à un aphorisme fameux du maître Tchouang Tseu : « La raison des mots est dans le sens, mais pour capter le sens il faut oublier les mots » ? J’aimerais que ces courts récits évoquent chez toi, le regardeur de mots, la profondeur des fables chinoises décrites ainsi  par Jean Levi,: « Leur signification se trouve toujours en dehors des mots qui la portent. Elles disent et ne disent pas. Elles suggèrent toujours autre chose que le sens explicite parce que justement elles n’expriment rien d’autre qu’un récit laconique. On peut donc leur attribuer mille significations différentes ; elles suscitent des séries d’images et d’associations qui se répercutent dans la conscience en cercles concentriques, comme des rides à la surface d’une mare après le jet d’une pierre. »

 

Paru dans FLUX NEWS, n° 60, Janvier 2013

 

 

1. François Pluchart, dans « Combat » Michel Ragon dans « L’art pour quoi faire ? »et Anne Tronche dans « L’art actuel en France » s’étaient fait le relais de cet envoi. Pour plus de précisions, consulter le site www.jeanpaulthenot.fr

2 Tahar Ben Jelloun avait bien noté cela en rendant compte dans « Le Monde », en juillet 1974, de l’une des manifestations que nous avions réalisée au Musée Galliera : « En fait ce qui obsède le « Collectif Art Sociologique », c’est de libérer le langage en dehors de toute valeur marchande, de détourner ce qui se donne en spectacle et de le transformer en un moment de la vie, un moment de poésie, de faire en sorte que la communication entre les hommes devienne possible et réelle d’envahir le quotidien des produits de l’imagination et de la création, de révéler l’art dans ce quotidien, en dehors des institutions et des systèmes dominants.».

3 Jorge Luis Borges, Fictions, Paris, Gallimard, 1957.

4 Christian Boltanski, Actes du Colloque : Conservation et restauration des œuvres d’art contemporain, La Documentation française, Paris, 1994.

5. Comme en témoigne Nathalie Heinich , dans Le triple jeu de l’art contemporain, Paris, Minuit, 1998. «  Prenant à la lettre le constat que l’art est une « construction sociale » opérée par l’artiste et par ses regardeurs, et non pas une propriété appartenant à l’essence de l’œuvre, les « artistes sociologiques » se sont donné comme but de faire de sa mise en pratique le propos de leur travail – relançant ainsi la balle un peu plus loin. Hervé Fischer, Fred Forest Jean-Paul Thenot se sont efforcés d’affirmer la « fonction critique » de l’art, sa « véritable dimension sociale et symbolique».

6 Nelson Goodman, Langages de l’art, Jacqueline Chambon, Nîmes, 1990.

7 Karl Marx, Le caractère fétiche de la marchandise et son secret, Paris, Allia, 2003.