Constats et progressions - 1969

Le 16 juin 1970, vers huit heures du soir, je déposais dans la boite aux lettres de la Recette Principale des Postes et Télécommunications, 52 rue du Louvre à Paris 500 plis contenant des textes intitulés « Constat d’existence1 ». Ils étaient destinés à un public artistique spécialisé (presse, critiques d’art, artistes, galeries, collectionneurs, musées internationaux…) ainsi qu’à trois cent personnes, extérieures au milieu artistique et choisies dans toutes les catégories socioculturelles par des tables de nombres au hasard.

Cette liste de destinataires était mentionnée en bas et à gauche du texte. Ce premier envoi postal définissait ma prise de position par rapport à un certain nombre de systèmes plastiques contemporains :

« Je certifie :

1° - N’avoir jamais creusé ni trou, ni tranchée ni excavation dans aucun désert,

aucune plaine, aucun espace gazonné.

2° - N’avoir jamais scellé d’anneau d’écurie simple à un rocher, à 1500 m d’altitude, et envoyé une photo témoin à une galerie d’art.

3° - N’avoir jamais abandonné une feuille de papier métallique froissée au bord d’un caniveau, en avertissant immédiatement quelques amis par télégramme.

4° - N’avoir jamais déposé dans une galerie, ni aucun salon, ni aucun lieu considéré comme artistique, des sacs en toile de jute contenant soit du maïs, des pierres, de la laine ou du charbon.

5° - N’avoir jamais organisé de référendum en mon nom.

6° - N’avoir jamais enduit de saindoux ou de sparadrap des objets ou des fragments d’objets.

7° - N’avoir jamais affiché de bandes vertes et blanches verticalement alternées dans certaines villes européennes.

8° - N’avoir jamais rempli des pots à fleurs avec du ciment, ni utilisé de façon systématique le rouge et le blanc.

9° - N’avoir jamais scié, accumulé ou calciné des objets et n’avoir jamais expansé des tonnes entières de polyuréthane.

Mais j’existe et affirme résoudre les problèmes de l’art et de la réalité en termes de progression algébrique et géométrique, tout en modifiant la valeur sémantique du concept d’un objet existant et choisi par mes soins ».

 

Je reçus un certain nombre de réponses, d’étonnement, de demandes de précisions ou de rencontre. Mais ce genre d’interventions ne comportant pas que des aspects gratifiants, certaines communications en retour se sont révélées agressives, tel le procès que voulut m’intenter un agriculteur du var, mon envoi manquant à ses yeux de la santé mentale et du bon sens les plus élémentaires.

D’autres envois postaux suivirent, quelques mois plus tard. Volontairement didactiques, ils énonçaient des exemples possibles de matérialisation de la notion de progression, dans le domaine géographique, puis artistique.

1 Le Constat d’existence était reproduit trois fois sur la même feuille, en caractères de tailles décroissantes, de la gauche vers la droite. En dessous étaient manuscrits le nom et le prénom du récepteur, qui déclarait « ratifier le présent acte ». Le destinataire était en quelque sorte inclus dans le processus.