Trajectoire

Jean Paul THENOT a développé dès les années 1970 une pratique artistique articulée autour de la communication. Cofondateur du Collectif d’Art Sociologique (Forest, Fischer, Thenot) en 1974, il a participé à des manifestations internationales dans divers musées, galeries et institutions. Il a représenté la France à la 37° Biennale de Venise.

Dans un esprit transdisciplinaire, sa pratique tente de relier des champs appartenant à différents domaines, qu’ils soient artistiques, sociologiques, psychiques ou scientifiques.

Egalement docteur en psychologie clinique et psychothérapeute, il a mis au point une méthode thérapeutique utilisant la vidéo et publié articles et ouvrages, dont Vidéothérapie : l’image qui fait renaître (1989), Les sorciers face à la science : le paranormal, faits et preuves (2004), Une poétique de l’être : Jean-Pierre Giovanelli (2006), Cent lectures de Marcel Duchamp (2006), et Petit traité d’existence à l’usage des jeunes artistes et des amateurs d’art (2012).


Une pratique d’expérimentations sous le prétexte de l’art

Après des études universitaires où il fut élève de Jean-François Lyotard, un doctorat de psychologie clinique et quelques années d'analyse, Jean-Paul Thenot exerce comme psychothérapeute dans une Institution recevant des enfants et des adolescents présentant des troubles de l’identité et de la communication. Il s’intéresse au développement de la vidéo, fréquente les milieux universitaires et ceux de l'art, artistes, critiques. Il rencontre entre autres François Pluchart, Pierre Restany, les nouveaux réalistes, Jean Pierre Raynaud, Michel Journiac, Gina Pane, Jean-Pierre Giovanelli, Alain Snyers, Fred Forest, Hervé Fischer, Vilem Flusser, Jean Duvignaud…
Il décide d’expérimenter et d’établir des liens transdisciplinaires entre ses différentes activités. Toutes ses interventions ont lieu à la fois dans le champ artistique spécifique avec ses circuits officiels et institutionnels (le musée, le marché de l’art, la galerie, les critiques et le micromilieu artistique élitaire) et dans le champ social global. Sa démarche est engagée dans la voie d’un questionnement sur l’imaginaire, le social et l’idéologie esthétique. Parti d’une analyse esthétique, il en est rapidement venu à une critique sociologique du système artistique.

Des envois postaux, réalisés à partir de 1970 exercèrent un pouvoir de questionnement, à la fois par leur contenu et par leur mode de diffusion, sur le message et l’effet de l’œuvre. Ces Constats d’existence  définissaient sa position par rapport à un certain nombre de systèmes plastiques contemporains. Ils furent expédiés d’une part à un public artistique spécialisé, presse et critiques d’art, artistes, galeries, musées, collectionneurs… et d’autre part à 300 personnes extérieures au milieu artistique, appartenant à toutes les catégories socioprofessionnelles, avec l’utilisation statistique de tables de nombre au hasard.
La mise en question des significations et surdéterminations possibles d’un message, ainsi que sa valeur d’usage, selon qu'il est perçu en tant que phénomène artistique ou en tant que phénomène d’une autre nature, son retentissement sur le destinataire surtout s’il est contacté par des moyens de diffusion postaux et aléatoires, présentait à ses yeux un intérêt dépassant de loin une simple communication.

Ses interventions, généralement réalisées avec des groupes de personnes, cherchent à provoquer des mises en question et des prises de conscience que le système ne peut pas permettre. Contentons nous de quelques exemples :
Il commence avec des questionnements auprès de passants, avec des interventions sur la voie publique, où ont été installés des objets aux dimensions atypiques, comme des dés à jouer, des cordes à sauter ou des pièges à rats de grandeur croissante, partant des dimensions habituelles de la réalité pour aller jusqu’à un mètre quatre vingt dix.
Il applique ensuite ce processus de progression à des concours réalisés dans le cadre d’événements, comme la Biennale de Paris, ou à l’organisation d’émissions vidéo, où chacun peut s’exprimer librement et réaliser sa propre émission, exprimant ses souhaits et ses désirs.
En créant l’Institut d’Arthérapie International, organisme parodique et fictif mais opérationnel et réel, il s’engage dans des interventions sociologiques, aux questions ouvertes, que ne posent jamais les instituts de sondage. Il demande de s’identifier ou de refuser de s’identifier à des catégories diverses : plante, animal, partie du corps, objet…Il organise des enquêtes interactives portant sur l’expérience visuelle des couleurs et leur représentation linguistique, sur la forme et l’idée de forme, sur la perception des œuvres d’art et leur cote…Il applique ce processus à Marcel Duchamp en proposant à un public de cent personnes, étranger pour la plupart à l’art, la lecture de certaines de ses œuvres, ainsi que des titres qui les soutiennent ou les transforment.


Le matériau essentiel est l’imaginaire et le champ social

En 1974, Fischer, Forest et Thenot fondent le Collectif d'Art Sociologique et en constituent le noyau dur autour duquel graviteront d'autres artistes. Disons, pour aller vite, que l’art sociologique était une éthique et une pratique de la vie qui fondait ses usages sur l’élaboration empirique d’une sorte de pratique philosophique sous prétexte de l’art. Il cherchait à refonder une approche des sciences humaines où apparaissait la notion de conscience, en prenant en compte la place et la subjectivité de chacun. Il postulait que l’art et la sociologie pourraient changer le monde.
Dans l’ouvrage qu’il lui a consacré, Blaise Galland le définit ainsi : « L’art sociologique, ce n’est pas de la sociologie de l’art. C’est plutôt l’art de faire des miracles, l’art de la subversion, l’art de provoquer des prises de conscience. C’est l’art de créer des jeux de mots sociologiques, l’art de l’animation sociale, celui de la mise en place d’actes socio-disrupteurs. C’est l’art des maîtres zen et celui de la publicité moderne appliqués à l’intervention sociologique et à la production de données qualitatives ».

Son travail critique se poursuit avec des interventions vidéo. Il confronte l’image que l’on a de soi-même et à celle que les autres en ont. Il réalise avec Janine Manant, un travail auprès des habitants d’un petit village de Bretagne, grâce à la mise à distance que permet la vidéo, permettant à chacun de se voir et de s’entendre, face à ses propres gestes et son propre discours. Il l’utilise de manière individuelle, la pratique clinique lui ayant montré que la vidéo se révèle particulièrement intéressante au sens où elle met en valeur les stratégies que chacun a développé pour survivre.
Il propose, avec Jean-Pierre Giovanelli, Nous sommes tous des écrivains, une mise en question des rites de la création et de l’écriture, où chacun des visiteurs du Festival International du Livre, à Nice, peut devenir coauteur et copropriétaire d’un livre collectif.

Lorsque la forme initiale d’un art sociologique qu’il avait contribué à mettre en œuvre n’eut plus valeur de questionnement, parce que repris dans les médias ou dans l’art, au titre de démarches participatives ou relationnelles, mais formatées et affadies, séparées de leur attitude radicale et critique, il se consacra à un mode d’expression plus profond, moins médiatisé, mais toujours lié aux phénomènes sociaux et scientifiques, à savoir travailler sur les énergies et les phénomènes invisibles, qu’ils soient telluriques ou psychiques.



Un questionnent philosophique à visée transdisciplinaire

En art comme en psychologie son travail est précurseur d’une série de démarches actuelles, même si la mémoire du milieu artistique est parfois courte ou sélective. Dans ces deux champs, les dogmes, les tabous et les conformismes sont à l’œuvre. Par leur manque d’ouverture aux avancées des sciences et au bruissement du monde ils ont de grandes difficultés à remettre en question leur objet, leurs méthodes et leurs modes de fonctionnement. Pourtant, de nos jours, seule une attitude transdisciplinaire peut remplir la fonction essentielle à tout développement, dans quelque domaine que ce soit.

Il a envisagé la communication au delà du concept habituel d’art, faisant basculer l’esthétique dans une forme d’éthique. Il a même envisagé sa pratique thérapeutique à un moment de sa vie, non pas comme une dérive de l'art ou du non art, mais comme la seule pratique artistique fiable, un authentique questionnement philosophique.
Dans les années soixante dix, contrairement à la plupart de ses pairs, Thenot s'intéresse aux techniques et notamment à la vidéo. Il l'introduit dans la relation thérapeutique et utilise ses possibilités de visualisation et d’éveil. Pour la première fois en France il fixe un cadre théorique à une pratique des psychothérapies utilisant la vidéo, autour de trois axes principaux : la réactivation de la différenciation moi/non moi, l’élaboration de la pensée symbolique et le dispositif qui permet la projection de l’imaginaire.

Il porte une attention aux énergies invisibles, aux particularités géobiologiques, aux différences de potentiel émises par le sol et le sous-sol, qui ont une action biologique sur la santé, ainsi qu'aux systèmes de réception sensoriels ou extrasensoriels utilisés pour découvrir points d'eau et réseaux géomagnétiques, nuisances et lieux régénérateurs. Ces traditions et ces techniques étaient connues des architectes et des bâtisseurs de monuments, dont leurs ancêtres étaient les praticiens du Feng Shui Chinois. Son intérêt envers la science et les systèmes de perception globale et primordiale l’a dirigé vers une sorte d’acupuncture du sol et la sensibilisation aux modes de régulation vibratoire des lieux et des habitants.

Depuis quelques années il prend en compte l'holographie et certains concepts de la physique quantique qui sous-tendent toute la science contemporaine et portent les germes d'une immense révolution culturelle à venir. Certaines hypothèses permettent de mieux comprendre certains phénomènes psychiques considérés comme paranormaux, comme la voyance ou la télépathie, en se basant sur des expérimentations effectuées en laboratoire et des explications scientifiques. Ce travail remet en question les façons traditionnelles de penser. En pointant des analogies entre la matière et l'esprit, cela ouvre la psychologie à une autre compréhension de la conscience et l’art à de nouvelles perspectives.

Cet état d'esprit transdisciplinaire et cette orientation quasi-ontologique rejoignent les préoccupations d'aujourd'hui, c'est à dire la place de l'individu face au monde dans lequel nous vivons, avec l’omniprésence du numérique et toute son incidence sur l’évolution mentale et collective de chaque individu. Il ne quitte pas des yeux les pratiques artistiques contemporaines, qu’elles utilisent de nouvelles technologies ou qu’elles soient plus traditionnelles, dans la mesure où elles ouvrent un questionnement philosophique dans la perspective de ce qu’il nomme une esthétique du tao.

L’esthétique du Tao, c’est montrer ce qu’on ne voit pas, prononcer ce qu’on n’entend pas, ressentir ce qui n’apparaît pas. C’est éveiller l’homme à une révolution de sa sensibilité et souligner l’intérêt que l’on porte, en tant que conscience, à sa présence dans le monde, qu’elle soit physique, énergétique ou spirituelle.